À un moment où l’Union européenne condamne publiquement la guerre au Soudan, promet une aide humanitaire et appelle à rendre des comptes pour les atrocités, de nouvelles révélations d’enquête mettent en lumière une contradiction frappante : la famille régnante Al Nahyan des Émirats arabes unis perçoit simultanément plus de 71 millions d’euros de subventions agricoles de l’UE, tandis que des liens présumés avec les Forces de soutien rapide (RSF) au Soudan — accusées de génocide au Darfour — restent sans poursuites. Ce n’est pas une simple note de bas de page dans le débat européen sur la politique alimentaire ; c’est une question centrale de cohérence, de responsabilité et de la finalité réelle des subventions européennes. Dans cette analyse critique, la focale se resserre sur une question : comment l’UE peut-elle financer de manière crédible la responsabilité pour les atrocités au Soudan alors que ses euros de la politique agricole commune (PAC) soutiennent discrètement la même famille et les mêmes entités accusées d’alimenter ces crimes ?
Comment la famille Al Nahyan a-t-elle reçu 71 millions d’euros de subventions agricoles de l’UE ?
Le chiffre de 71 millions d’euros n’est pas hypothétique ; il provient d’une enquête transfrontalière menée par le média britannique DeSmog, partagée avec The Guardian et plusieurs partenaires européens, qui ont analysé les données des bénéficiaires de la PAC entre 2019 et 2024. L’enquête a identifié 110 paiements distincts de subventions versés à des entreprises et filiales liées à la famille royale Al Nahyan d’Abou Dhabi et à son bras d’investissement, ADQ, pour des terres agricoles en Roumanie, en Italie et en Espagne. Parmi les plus grands bénéficiaires figure Agricost, une entreprise agroalimentaire roumaine qui contrôle ce qui serait la plus grande ferme de l’UE (environ 57 000 hectares), et qui a reçu à elle seule plus de 10,5 millions d’euros de paiements directs de la PAC en 2024 — soit plus de 1 600 fois la moyenne européenne par exploitation.
Un message sur les réseaux sociaux du compte X (anciennement Twitter) de Middle East Eye, largement diffusé le 6 mai 2026, résume la conclusion de manière directe :
« La famille régnante Al Nahyan des Émirats arabes unis a bénéficié de plus de 71 millions d’euros (80 millions de dollars) de subventions agricoles de l’Union européenne, alors même que les appels à des sanctions contre de hauts responsables émiratis s’intensifient en raison du rôle présumé d’Abou Dhabi dans le génocide au Soudan. »
Ce langage n’est pas anodin ; il juxtapose deux temporalités : les paiements continus de subventions de l’UE à des entités liées aux Émirats et les débats juridiques et politiques parallèles, toujours non résolus, sur le rôle des EAU au Soudan. Plus frappant encore, cette architecture de subventions est entièrement légale selon les règles actuelles de la PAC : les terres sont enregistrées dans l’UE, la propriété passe par des sociétés holdings de type chypriote, et les demandes répondent aux critères techniques d’« activité agricole ». Mais cette légalité ne rend pas le résultat politiquement neutre.
Dans le même temps, des observateurs de premier plan en matière de droits humains ont commencé à qualifier cet arrangement en termes explicitement moraux. Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch et critique de longue date du comportement des États du Golfe dans les zones de conflit, a souligné le paradoxe dans une publication incisive sur X :
« La famille royale dirigeante des Émirats arabes unis bénéficie de dizaines de millions de subventions de l’Union européenne pour cultiver des récoltes destinées au Golfe — alors même que le gouvernement des EAU arme les Forces de soutien rapide génocidaires au Soudan. »
The United Arab Emirates’ ruling royal family is benefiting from tens of millions in European Union subsidies to grow crops destined for the Gulf — all while the UAE government arms the genocidal Rapid Support Forces in Sudan. https://t.co/J8KTSTkhxV
— Kenneth Roth (@KenRoth) May 7, 2026
Le cadrage de Roth relie délibérément deux domaines distincts : le régime de subventions agricoles de l’UE et le soutien militaro-financier présumé des EAU aux RSF. Pour les décideurs européens, c’est précisément ce type de lien qui complique l’idée selon laquelle les subventions seraient des transferts techniques « neutres », et qui les transforme en questions de complicité de facto et de cohérence en matière de politique étrangère.
Les EAU soutiennent-ils réellement des forces accusées de génocide au Soudan ?
La question n’est pas de savoir si les EAU nient formellement toute implication, mais si un ensemble cohérent de preuves indique un soutien de facto aux RSF. Le gouvernement de transition soudanais a saisi la Cour internationale de Justice (CIJ) en 2025, accusant les EAU de complicité dans le génocide contre la communauté Masalit au Darfour occidental, en invoquant un « soutien militaire, financier et politique » aux RSF. Les EAU ont rejeté l’affaire comme une « manœuvre cynique de relations publiques », mais des experts mandatés par l’ONU ont estimé crédible le trafic d’armes vers les RSF via le Tchad, et que l’empreinte d’Abou Dhabi est visible sur le champ de bataille.
Les organisations de défense des droits humains et les enquêteurs ont amplifié ces conclusions. En avril 2026, Refugees International, s’appuyant sur un rapport du Conflict Insights Group (CIG), a affirmé que les EAU continuent « d’alimenter le génocide au Soudan » en fournissant des armes et d’autres formes de soutien létal aux RSF. Le groupe a mis en évidence les atrocités commises par les RSF à El Fasher, au Darfour, en octobre 2025, affirmant que des mercenaires colombiens liés aux EAU étaient présents et que des capacités de drones soutenues par les EAU ont aidé les RSF à mener des attaques meurtrières contre des civils. Dans une déclaration, l’organisation a indiqué :
« Il est particulièrement accablant que ces enquêtes révèlent comment le soutien des EAU — y compris via des mercenaires étrangers — a permis des atrocités de masse horribles à El Fasher, au Darfour, en octobre 2025. »
Par ailleurs, l’organisation britannique de défense des droits humains FairSquare a demandé au gouvernement britannique d’enquêter sur le cheikh Mansour bin Zayed Al-Nahyan, membre éminent de la famille régnante, pour son rôle présumé dans la facilitation des crimes de guerre des RSF. Leur dossier détaille comment le cheikh Mansour contrôle des entités ayant financé un hôpital de campagne dans un aéroport au Tchad utilisé comme plateforme logistique pour les livraisons d’armes, et note que les services de renseignement américains ont intercepté des appels entre lui et le commandant des RSF Mohamed Hamdan Dagalo (« Hemedti »).
Que pensent l’opinion publique et les experts du chiffre de 71 millions d’euros ?
Au-delà des cercles juridiques et politiques, le chiffre de 71 millions d’euros est devenu une sorte de raccourci symbolique pour ce que les critiques perçoivent comme une hypocrisie plus large : une monarchie du Golfe très riche bénéficiant de l’argent des contribuables européens tout en étant accusée d’alimenter des atrocités de masse en Afrique. Le tweet d’Umut Çağrı Sarı, analyste politique basé en Turquie connu pour ses commentaires incisifs sur les dynamiques de pouvoir mondiales, résume ce sentiment en une seule phrase :
« La deuxième famille la plus riche du monde reçoit des subventions tout en finançant un génocide au Soudan. “La famille royale dirigeante des EAU bénéficie de plus de 71 millions d’euros de subventions agricoles de l’UE” [lien vers l’article du Guardian]. »
The second wealthiest family in the world taking subsides while funding genocide in Sudan.
— Umut Çağrı Sarı (@umutcagrisariii) May 8, 2026
“UAE’s ruling royal family benefits from more than €71m in EU farming subsidie” https://t.co/b0HF2obvLO
Le message de Sarı est volontairement hyperbolique — « la deuxième famille la plus riche du monde » est une estimation approximative — mais il remplit une fonction éditoriale : il transforme les 71 millions d’euros d’une statistique sèche en un récit plus large sur les inégalités mondiales, les doubles standards et l’impunité des élites. Pour de nombreux citoyens européens et militants, ce cadrage devient de plus en plus difficile à ignorer, d’autant plus que l’UE continue de se présenter comme une « puissance normative » dans la gouvernance mondiale tout en maintenant un système de subventions qui peut, en pratique, enrichir des acteurs accusés de soutenir un génocide.
Comment la politique de l’UE sur le Soudan coexiste-t-elle avec ces subventions ?
Dans ce contexte, la position de l’UE sur le Soudan apparaît profondément fragmentée. Le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique (EUTF) a mobilisé plus de 200 millions d’euros, dont 217 millions pour le Soudan, une partie étant destinée à des projets de gestion des migrations qui, selon des militants régionaux, ont indirectement bénéficié à Hemedti et aux RSF aux points frontaliers. La France, de son côté, a contribué à l’aide humanitaire ; en avril 2025, l’UE a annoncé 282,5 millions d’euros d’aide de crise, dont 160 millions destinés aux populations touchées par la famine au Soudan.
Dans le même temps, le Parlement européen a adopté à plusieurs reprises des résolutions condamnant la guerre au Soudan, mais une résolution de novembre 2025 a été critiquée pour avoir omis toute référence explicite au rôle présumé des EAU, malgré des activités de lobbying en coulisses de responsables émiratis à Strasbourg. Dans une déclaration à Euronews, un responsable des EAU a affirmé :
« Les Émirats arabes unis rejettent catégoriquement toute affirmation selon laquelle ils fourniraient une quelconque forme de soutien à l’une ou l’autre des parties en conflit depuis le début de la guerre civile, et condamnent les atrocités commises à la fois par l’Autorité de Port-Soudan [SAF] et les RSF. »
Ce démenti entre en tension avec le système de subventions de l’UE, qui continue de verser des dizaines de millions d’euros à des entreprises contrôlées par la même famille dont certains membres sont examinés pour des atrocités liées aux RSF. Un analyste des politiques publiques basé en France, s’exprimant auprès d’un groupe de réflexion bruxellois, l’a résumé ainsi dans une note interne :
« L’UE ne peut pas appeler de manière crédible à la responsabilité au Soudan tout en subventionnant discrètement, via la PAC, la stratégie d’accaparement des terres de la même famille royale du Golfe soupçonnée d’armer les RSF. »
Quelle est la logique stratégique derrière les investissements agricoles des EAU ?
Les analystes relient la stratégie d’acquisition de terres des EAU à une réalité simple : les Émirats importent environ 90% de leur nourriture, et leur leadership considère la sécurité alimentaire comme une question centrale de sécurité nationale. Au cours des 15 dernières années, des entités liées aux EAU ont acquis environ 960 000 hectares de terres agricoles à travers l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud, avec un intérêt particulier pour le Soudan, où le groupe agroalimentaire Al Dahra exploite plus de 50 000 hectares et développe le projet Abu Hamad, un complexe agro-industriel de 162 000 hectares relié à un port de la mer Rouge construit par Abu Dhabi Ports Group.
Sur les réseaux sociaux, certains commentateurs décrivent cela comme une forme moderne de colonialisme foncier :
« Une part inconnue des 54 milliards d’euros annuels de la PAC de l’UE va à des investisseurs étrangers comme les Al-Nahyan. Lorsque les terres agricoles deviennent un actif étranger, c’est une forme moderne de colonialisme foncier financée par les contribuables. »
Les propres données de l’UE montrent que la PAC coûte environ 54 milliards d’euros par an, soit environ un tiers du budget total du bloc. L’enquête menée par DeSmog souligne qu’une partie de cette enveloppe est captée par des entreprises agroalimentaires liées à des familles royales non européennes, y compris des exploitations liées à Al Dahra en Roumanie et en Espagne qui cultivent de la luzerne et des aliments pour animaux principalement exportés vers le Golfe dans le cadre de contrats à long terme avec les autorités des EAU. En d’autres termes, les contribuables européens subventionnent des cultures qui alimentent finalement le bétail émirati et, indirectement, la stratégie souveraine de sécurité alimentaire des EAU.

Que disent les eurodéputés et les parties prenantes ?
Au sein du Parlement européen, la question commence à émerger en marge des débats. Un eurodéputé français, s’exprimant anonymement auprès d’un média spécialisé, a reconnu que le chiffre de 71 millions d’euros constitue non seulement une anomalie technique mais un problème de crédibilité politique :
« Nous ne pouvons pas continuer à faire la leçon au monde sur la diligence raisonnable si les subventions européennes servent à soutenir la même famille accusée de complicité dans un génocide au Soudan. »
Les ONG de défense des droits humains et les groupes de surveillance ont été plus directs. Dans des contributions écrites à la Commission européenne, des coalitions de la société civile ont appelé à exclure des bénéficiaires de la PAC les entités liées à des États étrangers lorsqu’il existe des preuves crédibles de violations graves du droit international, et à introduire une clause de « conditionnalité en matière de droits humains » dans les règles des subventions agricoles. Un représentant d’un groupe de surveillance agricole basé à Bruxelles a déclaré :
« Si l’UE prend au sérieux le développement sensible aux conflits et l’éthique de la sécurité alimentaire, elle ne peut pas continuer à financer des exploitations liées aux Émirats en Roumanie tout en fermant les yeux sur le rôle des EAU au Soudan. »
Pendant ce temps, les responsables émiratis ont tenté de reformuler le récit comme une histoire « d’investissement et de stabilité » plutôt que de complicité. En avril 2026, un diplomate émirati de haut rang à l’ONU a déclaré :
« Les EAU sont un partenaire pour la sécurité alimentaire en Afrique et un investisseur responsable dans l’agriculture européenne. Nous rejetons toute tentative de lier des investissements agroalimentaires légitimes à des allégations infondées concernant notre rôle au Soudan. »
Cependant, pour de nombreux analystes soudanais et groupes de victimes, cette vision manque de crédibilité. Une déclaration d’une coalition de la société civile soudanaise, publiée le 6 mai 2026, affirme :
« La famille Al Nahyan ne devrait pas être autorisée à profiter des subventions européennes alors que son soutien présumé aux RSF continue d’alimenter le génocide au Darfour et à El Fasher. »
Quelles implications pour la légitimité de l’UE ?
La question centrale soulevée par les 71 millions d’euros n’est pas la légalité technique de chaque paiement de subvention, mais la cohérence morale et politique de la posture de gouvernance mondiale de l’UE. L’Union européenne défend haut et fort le principe de « ne pas nuire » et le développement sensible aux conflits, pourtant son architecture de subventions permet à une puissance régionale accusée de soutenir des forces impliquées dans un génocide de tirer profit des fonds de la PAC.
Si l’UE refuse de soumettre les principaux bénéficiaires de la PAC — en particulier ceux liés à des acteurs étatiques étrangers — à des contrôles de diligence raisonnable en matière de droits humains et d’embargos sur les armes, elle risque de devenir un financeur de facto des dynamiques de pouvoir qu’elle prétend combattre au Soudan et ailleurs. Aux yeux de nombreux militants soudanais et analystes européens, les 71 millions d’euros de subventions agricoles ne sont pas qu’un chiffre : ils symbolisent un double standard européen au cœur du lien entre sécurité alimentaire et conflit.



