La décision de la Roumanie d’adopter des mesures d’urgence pour augmenter le débit du Danube destiné à la centrale nucléaire de Cernavodă constitue l’un des tests les plus importants en matière de sécurité énergétique auxquels le pays ait été confronté depuis plusieurs années. La crise n’est pas simplement technique ; elle résulte de la convergence du stress climatique, de la conception des infrastructures et de la résilience du système électrique national. Alors que les deux réacteurs sont à l’arrêt depuis la mi-août et que le Danube atteint des niveaux historiquement bas, Bucarest est passée d’une gestion fluviale ordinaire à des interventions techniques à haut risque visant à rétablir les flux d’eau de refroidissement et à éviter des pénuries d’électricité prolongées.
Le déclencheur : des débits historiquement bas du Danube et l’arrêt complet de la centrale
La cause immédiate de l’incident était liée à des facteurs hydrologiques. Au début du mois d’août, les débits mesurés à la station de Baziaș, sur le Danube, s’élevaient à environ 49 440 pieds cubes par seconde, contre une moyenne habituelle à long terme de 137 730 pieds cubes par seconde. Une telle baisse spectaculaire des débits a entraîné un niveau d’eau très faible dans le canal de prise d’eau alimentant le système de refroidissement en circuit ouvert de la centrale de Cernavodă. Alors que les paramètres de fonctionnement commençaient à se rapprocher des seuils définis, il a été décidé d’adopter une approche prudente et les unités 1 et 2 ont été arrêtées respectivement les 28 juillet et 13 août. economictimes.
Les deux réacteurs de la centrale nucléaire de Cernavodă, tous deux des unités CANDU-6 d’une puissance nominale d’environ 680 à 700 MW chacune, produisent près de 18 à 20% de la capacité électrique de la Roumanie. Leur arrêt à une période aussi critique de l’année, lorsque la demande d’électricité atteint son pic et que les charges thermiques du réseau électrique sont supérieures à la normale, a créé un besoin urgent de capacités de production de remplacement, qui devait être couvert par les réserves disponibles, les importations et la gestion de la demande.
Le nouveau dispositif d’urgence : dragage, épis, lâchers d’eau et pompes
Le 22 août, le Comité national roumain des situations d’urgence a approuvé une nouvelle série de mesures visant à relever le niveau de l’eau du Danube et à garantir le refroidissement de Cernavodă. Ce dispositif combine des travaux d’ingénierie fluviale et des ajustements opérationnels conçus pour concentrer le débit limité là où il est le plus nécessaire.
Un dragage d’urgence du chenal du Danube dans la zone de Cernavodă doit être réalisé afin d’augmenter et de dégager la zone de prise d’eau, dans le but de réduire les pertes par frottement et d’améliorer l’acheminement de l’eau vers le canal de refroidissement de la centrale. En outre, la construction d’un épi dans le chenal du Vieux Danube est en cours afin de l’utiliser comme structure de déviation des flux. Les mesures décrites ci-dessus ne sont pas purement techniques ; il s’agit d’actions ciblées destinées à modifier le régime hydraulique local du fleuve, qui se comporte différemment pendant la période de sécheresse par rapport aux années normales.
Le lâcher d’eau des réservoirs du bassin de la rivière Olt par la compagnie hydroélectrique publique Hidroelectrica doit être effectué sur une période de cinq jours afin d’augmenter le débit du fleuve, de répondre aux besoins de refroidissement de la centrale et de produire de l’électricité supplémentaire. Si la situation hydrologique reste défavorable, des pompes de grande capacité seront utilisées pour garantir le maintien d’un niveau d’eau suffisant. Ces mesures font suite à des tentatives précédentes qui comprenaient le dynamitage de roches immergées dans le canal de Bala et l’immersion de quatre barges remplies de pierres, formant un seuil artificiel et modifiant la direction du flux vers la zone de prise d’eau. Il en a résulté une hausse surprenante du niveau du fleuve de 1,6 pouce, soit environ 4 cm, en 24 heures à Cernavodă, alors que les prévisions annonçaient une baisse équivalente du niveau du fleuve.
La sécurité d’abord : comment les autorités présentent l’arrêt et la voie vers le redémarrage
Tout au long de la crise, les responsables roumains ont souligné que les marges de sûreté, et non les considérations politiques ou les pressions du marché, guidaient les décisions. Nuclearelectrica, l’opérateur nucléaire public, a déclaré à plusieurs reprises que la sûreté nucléaire constituait la priorité absolue et que des arrêts contrôlés étaient effectués lorsque les paramètres de fonctionnement liés à l’eau approchaient leurs limites. Dans une déclaration rapportée par Xinhua, l’entreprise a indiqué que les opérateurs pouvaient prendre les mesures nécessaires, y compris des arrêts contrôlés, « afin de maintenir les marges de sûreté ».
Le ministère de l’Énergie a repris cette position tout en reconnaissant les conséquences pour l’ensemble du système. Le secrétaire d’État à l’Énergie, Cristian Bușoi, a averti que
« la sécheresse et le faible débit du Danube signifient que l’installation doit rester à l’arrêt »
et que le ministère devait gérer soigneusement les réserves disponibles. Cette formulation est délibérée : elle indique que le redémarrage dépendra de la reprise hydrologique et de la vérification du respect des seuils applicables à l’eau de refroidissement, et non de dates fixées à l’avance ou de calendriers politiques.
Le service de presse du gouvernement a résumé la décision du 22 août en termes opérationnels, déclarant que le Comité national des situations d’urgence avait approuvé des mesures
« pour augmenter le niveau d’eau du Danube et assurer le refroidissement de la centrale nucléaire de Cernavodă »
, tandis que la centrale restait à l’arrêt en raison de niveaux historiquement bas. Cette phrase résume la tension fondamentale : l’État modifie activement l’hydraulique du fleuve afin de rétablir une capacité de production de base essentielle, mais il ne fera aucun compromis sur les paramètres qui maintiennent la centrale dans les limites de sûreté prévues par son autorisation d’exploitation.
Impact sur le système : réserves, importations et coût de la perte d’un cinquième de la production
La perte d’environ 1,36 à 1,4 GW de puissance de la centrale de Cernavodă n’est pas négligeable pour le système électrique roumain, qui est normalement approvisionné par cette centrale à hauteur d’environ un cinquième de sa production totale. Dans le même temps, la panne est survenue alors que la Roumanie connaissait des températures élevées et une hausse de la demande d’électricité liée à l’utilisation des climatiseurs. Les autorités roumaines ont déclaré que les capacités nationales de production et d’importation étaient suffisantes pour combler le déficit, sans qu’aucun problème majeur ne soit attendu à court terme pour répondre à la demande. « Aucun problème majeur » ne signifie pas pour autant qu’il n’y aura « aucune tension ».
Les réserves seront réduites, les flux transfrontaliers seront optimisés et l’opérateur devra fonctionner avec des marges plus faibles. La dimension régionale ajoute également un niveau de complexité au problème, car la sécheresse du Danube concerne l’ensemble du bassin et affecte plusieurs pays ainsi que plusieurs sources de production d’électricité. En particulier, la centrale nucléaire bulgare de Kozloduy, qui utilise le Danube pour ses systèmes de refroidissement, a annoncé le 21 août une réduction de 11,9% de sa capacité de production en raison du faible niveau des eaux — une première dans ses 52 années d’histoire.
L’ingénierie du fleuve : ce que les mesures révèlent sur la conception des infrastructures
La crise de Cernavodă expose également une réalité liée à la conception de la centrale : son système de refroidissement en circuit ouvert la rend très sensible aux niveaux du fleuve. Contrairement aux systèmes en circuit fermé ou hybrides, qui recyclent l’eau et reposent davantage sur le refroidissement par évaporation au moyen de tours de refroidissement, les systèmes en circuit ouvert prélèvent directement de grands volumes d’eau dans le fleuve et rejettent l’eau réchauffée en aval. Cette configuration est efficace dans des conditions normales, mais elle devient une vulnérabilité lorsque le fleuve lui-même constitue le facteur limitant.
Les travaux d’urgence — dragage, construction d’un épi, installation de seuils constitués de barges et lâchers d’eau des réservoirs — sont essentiellement des adaptations ponctuelles à un système qui n’avait pas été conçu à l’origine pour faire face à des régimes persistants de faibles débits sévères. Elles sont pragmatiques, mais mettent également en évidence la nécessité de modernisations à plus long terme. Dans un climat qui se réchauffe, où les étés marqués par de faibles débits pourraient devenir plus fréquents, la dépendance à l’hydraulique fluviale sans redondance solide ni solutions de refroidissement alternatives accroît le risque opérationnel. Les mesures actuelles doivent être considérées comme un pont : elles permettent de gagner du temps et de rétablir des options, mais elles n’éliminent pas l’exposition sous-jacente.
La politique de l’eau : lâchers d’eau en amont et implications transfrontalières
Toutefois, la décision d’utiliser l’eau des réservoirs de la rivière Olt ajoute une dimension supplémentaire à cette histoire : la question politique de l’allocation de l’eau. La rivière Olt est un affluent important de la Roumanie et ses barrages ont plusieurs fonctions, notamment la production d’électricité, la protection contre les inondations et le soutien à l’irrigation agricole. Le détournement de l’eau pour faciliter l’écoulement du Danube près de Cernavodă signifie que, pendant cette période de cinq jours de lâchers d’eau, les priorités liées à la sécurité et au rétablissement de la production électrique prennent temporairement le pas sur les autres usages. Alors que l’Olt est un cours d’eau national, le Danube est un fleuve international.
La décision de la Roumanie doit être considérée dans le cadre de la gestion de l’eau à l’échelle du bassin pendant les périodes de sécheresse, lorsque la coordination entre les pays situés en amont et en aval du fleuve devient nécessaire. Le fait que la centrale nucléaire de Kozloduy, en Bulgarie, ait également réduit sa capacité prouve qu’il ne s’agit pas uniquement d’un problème roumain, mais d’un test hydrologique commun à l’ensemble de la région.



