La décision d’Israël de faire avancer un vaste projet de colonisation dans la Cisjordanie occupée a déclenché des critiques exceptionnellement coordonnées de la part de plusieurs grandes puissances européennes et du Canada, ravivant un différend international sur la possibilité de préserver la solution à deux États face à la poursuite de l’expansion territoriale israélienne. La controverse se concentre sur le plan de colonisation de la Cisjordanie dans la zone E1, dans le cadre duquel Israël a lancé des appels d’offres pour la construction de 1 234 logements à l’est de Jérusalem-Est occupée.
L’appel d’offres s’inscrit dans le cadre d’un projet plus vaste comprenant 3 401 logements construits sur une superficie de 12 kilomètres carrés, dans la zone située entre Jérusalem et la colonie israélienne de Ma’ale Adumim. La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Canada ont dénoncé cette décision dans une déclaration publiée jeudi.
Ils ont qualifié cette décision d’inacceptable et demandé à Israël d’annuler l’appel d’offres. Ils ont également déconseillé aux entreprises de participer au projet en raison des risques juridiques et réputationnels. L’importance de ce plan tient à son calendrier et à sa localisation géographique. La zone E1 n’est pas simplement une autre zone de colonisation israélienne en Cisjordanie ; il s’agit d’un corridor stratégique qui faciliterait la division du territoire en deux parties non reliées – le nord et le sud –, séparerait Jérusalem-Est des autres territoires palestiniens et compliquerait la création d’un État palestinien continu.
Un projet de colonisation aux conséquences plus larges
L’appel d’offres pour la première phase du projet a été publié le 18 août par l’organisation israélienne La Paix maintenant. Le nombre total de logements inclus dans l’appel d’offres s’élève à 1 234 ; toutefois, le nombre total de logements prévus dans l’ensemble du projet approuvé par Israël atteint 3 401. Ce projet créera une liaison développée entre les deux localités, à savoir Ma’ale Adumim et Jérusalem. Ma’ale Adumim est considérée comme l’une des plus grandes colonies israéliennes de Cisjordanie, avec une population estimée entre 38 000 et 40 000 habitants. Le projet permettra d’y installer 12 000 à 15 000 personnes supplémentaires.
Cependant, pour les Palestiniens et de nombreux pays étrangers, le problème ne réside pas uniquement dans le nombre de logements, car ce développement pourrait contribuer à créer une continuité territoriale israélienne autour de Jérusalem tout en perturbant la continuité territoriale de la Palestine. La zone E1 se trouve entre plusieurs centres de population palestinienne, notamment Ramallah au nord et Bethléem au sud. Les routes, les zones de sécurité et les autres infrastructures ne peuvent que rendre les déplacements plus difficiles pour les Palestiniens.
L’Union européenne a décrit l’accélération de la colonisation dans son rapport de 2025 comme une intensification de la transformation du territoire palestinien occupé par Israël. Le rapport indique qu’Israël a fait progresser les plans de 54 nouvelles colonies officielles en Cisjordanie, à l’exclusion de Jérusalem-Est, tandis que 86 nouveaux avant-postes ont été établis au cours de l’année.
L’UE a également indiqué que la planification ou l’autorisation finale avait progressé pour 27 941 logements dans les colonies de Cisjordanie et pour 35 370 autres logements à Jérusalem-Est occupée. Ensemble, ces chiffres représentent 63 311 logements dont la planification a progressé dans le territoire palestinien occupé au cours de l’année 2025.
Sept gouvernements lancent un avertissement
La déclaration commune de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Norvège et du Canada a présenté le projet E1 comme une contestation directe du cadre international en faveur d’un règlement négocié. Les gouvernements ont déclaré :
« La décision du gouvernement israélien de publier des appels d’offres de construction pour le projet de colonisation E1 est inacceptable. »
Ils ont averti que ce plan
« compromettrait les perspectives de la solution à deux États en créant une séparation au cœur de la Cisjordanie et en portant atteinte à la continuité territoriale des territoires palestiniens ».
Leur avertissement ne s’adressait pas seulement à Israël, mais également aux entreprises privées susceptibles de participer aux travaux de construction. Les gouvernements ont déclaré que les entreprises impliquées dans le projet pourraient faire face à des conséquences juridiques et réputationnelles, un message destiné à souligner les risques financiers et les obligations de conformité associés aux appels d’offres.
La déclaration appelait au retrait immédiat des projets de construction et exhortait Israël à mettre fin à l’expansion des colonies dans toute la Cisjordanie. Elle réaffirmait également la position de longue date de l’Europe et du Canada selon laquelle les colonies établies dans les territoires occupés depuis 1967 sont contraires au droit international.
La composition de ce groupe revêt une importance politique. L’Allemagne et la France comptent parmi les partenaires européens les plus importants d’Israël, tandis que la Grande-Bretagne demeure un acteur diplomatique et économique majeur. Le Canada entretient traditionnellement des liens étroits avec Israël. Leur décision de publier un avertissement commun montre que les inquiétudes concernant la zone E1 dépassent désormais le cercle des gouvernements qui adoptent régulièrement une position plus critique à l’égard de la politique israélienne. La participation de la Norvège est également notable en raison de son rôle historique dans la diplomatie au Moyen-Orient et de son implication dans la coordination internationale de l’aide destinée aux Palestiniens.
La réaction exceptionnellement directe de la Grande-Bretagne
La Grande-Bretagne a livré l’une des réponses les plus fermes. Le ministre des Affaires étrangères, Ed Miliband, a qualifié l’appel d’offres d’« acte inacceptable et destructeur » et déclaré qu’Israël devait le retirer immédiatement. Il a ajouté que la Grande-Bretagne
« ne restera pas les bras croisés et n’acceptera pas la destruction de la solution à deux États ».
Londres a également convoqué le chargé d’affaires israélien pour exprimer sa protestation. Il a été clairement indiqué que d’autres mesures pourraient être prises, notamment l’imposition de sanctions individuelles contre les personnes impliquées dans l’expansion illégale des colonies. Ainsi, la réaction de Londres montre qu’un écart croissant se creuse entre les politiques de colonisation d’Israël et la position diplomatique de nombreux pays occidentaux. Alors que les gouvernements européens ont toujours condamné la construction de colonies, ils n’ont jamais franchi le pas de l’imposition de sanctions économiques. Cet avertissement adressé aux entreprises pourrait être plus important que le langage diplomatique employé. Si les entrepreneurs, les banques et les investisseurs prennent conscience que ce type d’activité pourrait les exposer à des poursuites judiciaires ou à des sanctions économiques, le projet sera confronté à de graves problèmes économiques.
Israël rejette les critiques étrangères
Israël a rejeté ces critiques et défendu le projet en invoquant son droit de développer des communautés juives dans ce qu’il considère comme sa patrie historique. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a vivement critiqué la position britannique après la condamnation de l’appel d’offres par Miliband. Sa’ar a jugé « absurde » que la Grande-Bretagne fasse la leçon au peuple juif sur les lieux où il pourrait vivre dans ce qu’il a appelé sa « petite patrie historique ». Il a également accusé la Grande-Bretagne d’ignorer les activités des militants palestiniens tout en faisant porter à Israël la responsabilité de la détérioration des relations.
Bezalel Smotrich, ministre des Finances et figure politique éminente du mouvement des colons, qui soutient les projets visant à établir la souveraineté israélienne en Cisjordanie, a adopté une approche idéologique. Il a déclaré que le projet E1 concernait la liaison entre Jérusalem et Ma’ale Adumim et que la construction de colonies devait empêcher la création d’un État palestinien. La position officielle d’Israël est que la Cisjordanie est un territoire disputé et non un territoire occupé sur le plan juridique. Israël affirme que ses revendications historiques et religieuses ainsi que ses besoins en matière de sécurité justifient la construction de colonies. Cette approche est contestée par les Nations unies, l’Union européenne et la quasi-totalité des gouvernements. Le consensus international est qu’Israël occupe la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, et que le transfert de sa population civile vers un territoire occupé constitue une violation du droit international.
Le différend juridique derrière la condamnation
La position juridique internationale repose sur la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en décembre 2016. Cette résolution affirme que les colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, « n’ont aucune validité juridique » et constituent une « violation flagrante » du droit international.
Elle considère également les colonies comme un obstacle majeur à la paix et appelle les États à faire la distinction entre Israël et les territoires qu’il occupe depuis 1967. Israël conteste cette interprétation. Ses gouvernements successifs ont soutenu que le statut définitif de la Cisjordanie devait être déterminé par des négociations et que ce territoire ne pouvait pas être classé de la même manière qu’une terre appartenant à un État palestinien souverain. Le désaccord n’est pas simplement sémantique. Il concerne la légalité des saisies de terres, des décisions d’aménagement, de la construction d’infrastructures, de la participation commerciale ainsi que les responsabilités des États et des entreprises étrangères. L’avertissement des sept pays concernant les éventuelles conséquences juridiques pour les entreprises reflète la volonté persistante de traduire la position juridique internationale en une pression concrète.
La réaction palestinienne et les craintes de fragmentation
Les dirigeants palestiniens ont déclaré que le projet menaçait la possibilité même de créer un État. Le président de la Palestine a affirmé qu’Israël faisait évoluer l’ensemble de la situation vers une condition incontrôlable en raison de ses actions, de la violence des colons et du meurtre de Palestiniens. Le ministère palestinien des Affaires étrangères a appelé toutes les entreprises à éviter de participer au projet E1, estimant que leur participation directe ou indirecte à toute activité de colonisation était contraire au droit international.
Pour le gouvernement palestinien, le problème s’inscrit dans la continuité d’une tendance générale. La construction de colonies, l’expansion des avant-postes, les réseaux routiers et les restrictions imposées au développement des territoires palestiniens ont déjà divisé la Cisjordanie en morceaux discontinus reliés par des infrastructures contrôlées par Israël. Le projet E1 sera particulièrement dommageable en raison de la zone où il doit être construit. Il laissera les Palestiniens du nord et du sud sans liaison territoriale et les obligera à se déplacer par des routes contrôlées par Israël. Les critiques estiment que, même s’il existe un État appelé Palestine, celui-ci ne disposera pas d’une unité géographique suffisante pour être politiquement et économiquement indépendant.
L’expansion des colonies dans un contexte de violence croissante
L’appel d’offres concernant la zone E1 intervient alors que l’activité de colonisation et la violence des colons se sont intensifiées.
Le rapport de l’Union européenne a recensé 1 828 attaques de colons au cours de l’année 2025, ayant causé des victimes ou des dégâts matériels dans environ 280 communautés palestiniennes. Neuf Palestiniens ont été tués et 838 blessés lors d’attaques de colons au cours de l’année. Ces données ont accru la pression exercée sur les gouvernements européens afin qu’ils aillent au-delà des déclarations. Les responsables palestiniens et les organisations de défense des droits humains affirment que les condamnations dépourvues de sanctions n’ont pas réussi à dissuader l’expansion des colonies.
La Paix maintenant a indiqué que 86 nouveaux avant-postes, y compris des exploitations agricoles, avaient été créés en 2025, à un rythme équivalant à environ un ou deux nouveaux avant-postes par semaine. L’organisation a également déclaré qu’Israël avait approuvé 41 nouvelles colonies en 2025, faisant de cette année l’une des périodes d’expansion des colonies les plus importantes jamais enregistrées. L’UE a décrit ces développements comme la preuve d’une politique visant à créer des faits irréversibles sur le terrain. Israël présente toutefois la construction de colonies comme une question de sécurité et de développement national et rejette la caractérisation de cette politique comme une annexion.
Le calendrier électoral soulève des questions politiques
Selon l’annonce de l’appel d’offres, la date limite de soumission est fixée au 19 octobre. Cette date intervient seulement deux semaines avant les élections générales israéliennes prévues le 27 octobre. Le calendrier de développement du projet pourrait laisser entendre que l’appel d’offres a été lancé suffisamment près des prochaines élections pour empêcher un éventuel futur gouvernement israélien de revenir sur le projet en raison des difficultés politiques et juridiques qui pourraient apparaître une fois les contrats signés et les engagements pris. Cela pourrait également signifier que l’appel d’offres offre aux partisans des colonies la possibilité de garantir la mise en œuvre du projet avant qu’un changement de gouvernement ne puisse intervenir. En outre, le calendrier de l’appel d’offres permet au gouvernement actuel de prouver sa loyauté envers le mouvement des colons, qui constitue une composante essentielle de la coalition au pouvoir.



