Plus de six décennies après que la France a fait exploser sa première bombe atomique dans le Sahara algérien, l’héritage radioactif de ces essais continue de façonner la santé, l’utilisation des terres et les relations diplomatiques entre Alger et Paris. Entre 1960 et 1966, la France a procédé à 17 explosions nucléaires sur le sol algérien — quatre tirs atmosphériques près de Reggane et 13 essais souterrains dans les montagnes du Hoggar — laissant derrière elle des sites contaminés, des victimes non reconnues et un différend amer autour des cartes, des déchets et des responsabilités.
Un programme né dans l’empire, prolongé après l’indépendance
Le programme d’armes nucléaires français a été lancé dans les derniers jours de l’administration coloniale française. Le 13 février 1960, l’engin au plutonium surnommé Gerboise Bleue a explosé à Reggane avec une puissance de 60 à 70 kilotonnes, soit environ quatre à cinq fois plus puissant que la bombe larguée sur Hiroshima. Ce jour a marqué la naissance de l’ère nucléaire en Algérie — non pas en tant que pays souverain, mais en tant que colonie où la métropole testait son programme de dissuasion nucléaire et de prestige. Les quatre premiers essais nucléaires ont été réalisés de manière atmosphérique de février 1960 à avril 1961.
Après que la pression publique s’est accrue en raison des retombées radioactives atteignant des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Soudan, la France est passée aux essais souterrains de son programme. Entre novembre 1961 et février 1966, treize essais en puits ont été réalisés sur le site d’In Ekker dans les montagnes du Hoggar, ainsi que d’autres essais sous-critiques et au plutonium. Il est notable que 11 des 17 explosions ont eu lieu après que l’Algérie a obtenu son indépendance en juillet 1962. Selon les accords d’Évian, la France pouvait continuer à utiliser les sites sahariens pendant cinq ans, mais ces accords n’obligeaient pas la France à restaurer les territoires par la suite. Ainsi, le nouvel État indépendant a hérité d’une zone contaminée par des déchets radioactifs.
Le coût humain : travailleurs, soldats et communautés sahariennes
On ne sait pas clairement combien de personnes ont été victimes. Selon des sources historiques, les essais français ont impliqué environ 6 500 militaires, chercheurs et ingénieurs, ainsi qu’environ 3 500 travailleurs manuels algériens directement engagés sur les sites d’essai. Par ailleurs, des communautés nomades entières, des habitants d’oasis et des populations régionales ont été affectés par les retombées, la contamination et les poussières radioactives, sans aucun consentement ni mesure de protection.
On estime que 27 000 à 60 000 Algériens résidant dans les zones où les essais ont eu lieu ont été touchés par des maladies liées aux radiations, telles que le cancer, des malformations génétiques, l’infertilité et d’autres affections d’origine radioactive. Les effets se sont transmis de génération en génération. Selon des sources historiques, la population locale de la région de Reggane et de ses environs a été réduite de moitié par rapport à son nombre initial, passant de 40 000 à 20 000 personnes, en raison des décès, des migrations et des effets négatifs à long terme de l’exposition. Les travailleurs des sites d’essai ont été soumis à des doses de radiation de 42 à 100 mSv, soit 20 à 50 fois la dose annuelle de rayonnement de fond naturel.
Une contamination qui refuse de s’estomper
L’empreinte physique des essais français est vaste et durable. À Reggane, les explosions atmosphériques ont dispersé du sable et des débris radioactifs sur de vastes zones désertiques ; à In Ekker, les détonations souterraines ont créé des puits, des tunnels et des formations rocheuses contaminées. L’essai Béryl de mai 1962, censé être confiné, a laissé fuir du gaz radioactif et du matériau en fusion, contaminant fortement le site et les observateurs.
Les travaux parlementaires français ont reconnu que quatre des treize essais souterrains n’ont jamais été entièrement confinés, ce qui signifie que des isotopes tels que le césium‑137 et le plutonium continuent de présenter des risques. Les déchets comprennent des équipements, des véhicules et des matériaux de construction dispersés sur de vastes zones, dont une grande partie est probablement encore radioactive. L’Algérie a demandé à plusieurs reprises que la France remette des cartes précises des déchets enfouis et des zones contaminées ; Paris ne s’y est pas conformé.
En l’absence de données françaises, les autorités algériennes ont entamé leurs propres opérations de décontamination en février 2026, en commençant par Taourirt Tan Afella dans la zone d’In Ekker, en collectant les déchets dans des conteneurs en béton. Mais sans cartes complètes ni études radiologiques, le nettoyage reste partiel et dangereux, contraint par le secret même qui entoure le programme depuis sa création.
Indemnisation, droit et politique de la reconnaissance
Pour les victimes, le paysage juridique a été défini par l’exclusion. La loi Morin de 2010 a créé un régime d’indemnisation pour les victimes des essais nucléaires en Algérie et en Polynésie française, mais ses critères sont restrictifs : les demandeurs doivent prouver leur résidence pendant des périodes d’essai spécifiques et souffrir d’une liste limitée de maladies reconnues. En 2021, un seul Algérien avait été indemnisé parmi environ 545 à 1 000 bénéficiaires, pour la plupart des vétérans français ou des résidents polynésiens.
L’Algérie a cherché à traiter la question par une législation à ses propres conditions. En décembre 2025, le parlement national a adopté un statut rendant illégaux certains éléments de l’héritage colonial français, y compris les essais nucléaires. Le document précise que les victimes — y compris désormais des personnes contemporaines — ont droit automatiquement à réparation, exige que la France remédie à la contamination et appelle à la création de cartes détaillées des lieux où des déchets toxiques ont été enfouis. Une version actualisée de la loi adoptée en 2026 a inclus l’indemnisation des victimes du nucléaire, mais a assoupli une partie du langage concernant d’autres formes de réparation. Indépendamment de ces évolutions, le message des responsables politiques algériens a été clair : la compensation monétaire n’est pas tout ce qui compte. S’exprimant en 2024, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a déclaré que les Algériens « ne veulent pas d’argent » et que l’indemnisation sans nettoyage ni divulgation serait « humiliante ».
Frictions diplomatiques et mémoires concurrentes
Les essais nucléaires sont au cœur des tensions plus larges franco-algériennes autour de la mémoire coloniale. La loi algérienne de 2025-2026, qui qualifie la colonisation française de crime et énumère des atrocités incluant les expériences nucléaires, a été lue à Paris comme conflictuelle. Pour Alger, c’est un outil pour forcer la reconnaissance de préjudices longtemps minimisés ou cachés.
La France, de son côté, n’a pas présenté d’excuses formelles pour les essais algériens ni lancé de programme de nettoyage et d’indemnisation spécifique à l’Algérie comparable aux mesures prises pour la Polynésie française. En 2021, le président Emmanuel Macron a reconnu la « dette » de la France envers la Polynésie française pour les 193 essais menés là-bas entre 1966 et 1996, et a mis en place des mécanismes de suivi des archives et du nettoyage. Aucun geste politique équivalent n’a été étendu à l’Algérie, renforçant les perceptions d’une hiérarchie des victimes façonnée par des logiques coloniales et raciales.
Le droit français aggrave le problème. Une loi sur le patrimoine de 2008 et un statut antiterroriste et de renseignement de 2021 maintiennent les archives des armes nucléaires sous « secret défense », donnant aux autorités militaires un droit de veto sur la divulgation des données relatives aux retombées, aux déchets et à l’exposition. En 2026, des députés français ont interrogé le gouvernement sur la déclassification des cartes et des données relatives aux explosions nucléaires coloniales, mais aucune remise substantielle n’a eu lieu.
Dimensions régionales et internationales
Les conséquences des essais réalisés par la France n’ont jamais été limitées à la seule Algérie. Les nuages radioactifs générés lors des essais atmosphériques ont été enregistrés en Afrique de l’Ouest, ce qui conforte le caractère régional des dommages nucléaires. L’aspect régional renforce les revendications algériennes quant à leur portée plus large : justice environnementale et responsabilité postcoloniale. Sur la scène internationale, l’Algérie s’est référée au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires de 2017. « La France doit répondre de sa responsabilité historique » et « nous fournir les cartes des déchets nucléaires », a écrit le général Bouzid Boufrioua en août 2026 dans le journal de l’armée El Djeich. Le général a fait valoir que la France devrait s’engager dans une évolution normative vers une responsabilité centrée sur les victimes, plutôt que dans un paradigme de dissuasion nucléaire. Parallèlement, la France s’est opposée à toute nouvelle obligation internationale concernant le nettoyage des sites d’essai. Par exemple, en 2017, Paris a refusé d’accepter les clauses pertinentes du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. Il existe donc une impasse où la pression morale et politique exercée par Alger et la société civile se heurte au minimalisme archivistique et juridique de Paris.
La logique coloniale de l’effacement radioactif
Pour les historiens et les militants, cependant, le fait de ne pas cartographier et de ne pas nettoyer n’est pas une erreur administrative, mais une extension de la violence coloniale commise par la France. Comme l’ont noté Samia Henni et d’autres, la stratégie française consistait à poursuivre « un projet colonialiste », dans lequel la dimension spatiale et temporelle des dommages nucléaires devient absente, rendant la population saharienne invisible dans les documents et les politiques officiels. Selon l’ICAN, le critère de résidence de la loi Morin affecte les Sahariens nomades qui ne peuvent fournir de preuves documentaires de leur présence sur le territoire depuis plus de dix mille ans. Ainsi, dans cette interprétation, les cartes refusées par la France ne sont pas de simples documents techniques, mais des instruments de pouvoir définissant qui peut être considéré comme victime, quelles terres peuvent être utilisées et quelle histoire peut être prise en compte. L’absence de cartographie permet à Paris de revendiquer des expériences limitées et contrôlées, tandis que les Algériens souffrent de cimetières non marqués de déchets radioactifs et de problèmes de santé intergénérationnels.



