Un appel frappant aux armes a déferlé dans les capitales européennes ces derniers jours, formulé non par un ministre des Affaires étrangères ou de la Défense en exercice, mais par un ancien commandant de l’OTAN. Anders Fogh Rasmussen, qui a dirigé l’Alliance atlantique de 2009 à 2014, argue désormais que
« le Royaume-Uni et la France devraient mener une ‘coalition des volontaires’ pour assumer la responsabilité de la défense de l’Europe sans l’aide des États-Unis ».
En positionnant la France comme le pivot d’une architecture de sécurité européenne réimaginée, ses remarques placent Paris, avec son arsenal nucléaire, sa portée militaire et son poids diplomatique, au cœur d’un pivot potentiel loin de la dépendance totale envers Washington.
La proposition de Rasmussen est présentée comme une mesure de précaution, non comme une rupture : il insiste sur le fait que
« l’OTAN reste la pierre angulaire de la sécurité européenne et nord-atlantique »,
mais ajoute que l’Europe doit désormais construire un pilier européen crédible au sein de l’OTAN capable d’opérer même si les États-Unis réduisent ou repensent leurs engagements.
Au cœur de cette vision se trouve l’expansion d’une coalition existante de 35 nations, initialement créée autour du soutien à l’Ukraine, en un groupe de défense européen plus large avec son propre organe décisionnel dirigé par la France et le Royaume-Uni. La suggestion que la France et le Royaume-Uni devraient mener les efforts pour assurer la défense de l’Europe sans les États-Unis marque un virage rhétorique net, forçant Paris à affronter l’écart entre son image de soi comme puissance globale et la construction institutionnelle nécessaire pour étayer cette revendication.
Les Conditions Politiques Rendant un OTAN Dirigé par la France Plausible
L’argument de Rasmussen n’est pas formulé dans un vide de confiance transatlantique sereine. Il est ancré dans le climat politique tumultueux créé par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et ses remises en question répétées des principes fondamentaux de l’OTAN. Trump a qualifié l’Alliance de « tigre de papier » et suggéré que quitter l’OTAN est « au-delà de la réconsidération », des commentaires qui ont ébranlé les capitales européennes et aiguisé les débats sur l’autonomie stratégique européenne.
Dans ce scénario, la France émerge comme un ancrage naturel. Contrairement à la plupart des partenaires européens, la France est non seulement une puissance nucléaire, mais aussi un pays qui a historiquement défendu la notion d’autonomie stratégique européenne, tout en restant intégrée aux structures de l’OTAN.
Le gouvernement français, sous la présidence d’Emmanuel Macron, pousse depuis longtemps pour un « pilier plus européen » au sein de l’OTAN, arguant que les Européens doivent « prendre en charge leur propre sécurité » tout en s’appuyant encore sur le cadre transatlantique. Lorsque Rasmussen désigne la France comme le cœur d’une coalition des volontaires, il donne forme politique à une ambition de politique étrangère française souvent restée abstraite.
À Quoi Ressemblerait un OTAN Européen Dirigé par la France
Actuellement, Rasmussen propose un cadre stratégique qui sert de plan pour des actions futures sans traité ni alliance formelle. La coalition qu’il envisage est une coalition des volontaires (tous les participants agissent ensemble), s’appuyant sur le Groupe de Soutien UKR existant avec 35 pays basé à Paris, avec un nouveau corps décisionnel partagé guidé par la France et le Royaume-Uni.
Cette structure permettra à l’OTAN de rester intacte pour un temps, permettra au gouvernement américain de continuer à soutenir l’OTAN, et permettra à l’Europe de créer une Couche de Commandement Indépendante capable de planifier et d’exécuter des Opérations de Défense Collective même si les États-Unis ne soutiennent pas politiquement l’OTAN.
Bien que ce soit une idée solide, les barrières pratiques sont énormes ; la France dispose de capacités nucléaires et d’une grande armée permanente, et possède un réseau impressionnant de bases militaires et de partenaires dans le monde, cependant, elle n’a pas la capacité de projection de puissance impitoyable que possède les États-Unis. Aucune autre nation européenne ne peut fournir le même niveau de Transport Stratégique Aérien, de Systèmes de Commandement Intégrés et d’Infrastructure de Renseignements qui maintient actuellement l’OTAN unie.
Réactions des Autres Capitales, Surtout au Sein de l’OTAN
La réponse à la proposition de Rasmussen n’a pas été unanime, ni des capitales européennes ni des divers ministères en Europe. Actuellement, le Secrétaire général de l’OTAN est Mark Rutte et il a continuellement maintenu que
« l’Europe ne peut pas se défendre sans les États-Unis »
et qu’une défense européenne entièrement autonome est simplement un « rêve » à moins que les conditions ne changent drastiquement.
Les déclarations de Rutte représentent une évaluation réaliste de l’équilibre des capacités, les États-Unis étant responsables d’environ 70% des dépenses totales de défense de l’OTAN et ayant environ 100 000 troupes en Europe fournissant un dissuasif tangible qu’aucune puissance européenne ne peut égaler.
Dans ce contexte, les officiels français ont affiché une assertivité prudente dans leurs déclarations publiques officielles. Les officiels du gouvernement français comprennent que l’Europe a besoin d’un pilier européen plus fort au sein de l’OTAN, et ils ont donc encouragé les nations européennes à « prendre la responsabilité de leur propre sécurité », tout en opérant encore dans le cadre transatlantique.
L’équilibre délicat entre promotion de l’autonomie et renforcement de la cohésion de l’alliance reflète les tensions plus larges dans la politique étrangère française entre la vision gaulliste d’indépendance et la réalité pratique du pouvoir. Le défi posé par la proposition de Rasmussen confronte effectivement la France en présentant à la fois une opportunité pour la France d’opérer comme la nation européenne leader au sein d’un OTAN aligné sur l’Europe, mais soulève la question de la forme du leadership français – sera-t-il seulement symbolique ou substantiel.
Le Calcul Politique Français : Ambition, Limites et Contraintes Domestiques
Du point de vue politique français, la demande de Rasmussen est à la fois un essai politique et stratégique. Cela fournit une opportunité pour les leaders politiques français de résoudre la différence entre ambition et réalité. Cela est basé sur le concept d’indépendance stratégique européenne, qui implique un besoin d’action européenne indépendante quand c’est dans l’intérêt propre de l’Europe.
Bien que les dépenses militaires françaises soient très élevées, elles sont loin d’être suffisantes par rapport à l’engagement qu’un OTAN européen indépendant dirigerait. Le besoin de ce financement provient du fait que les États-Unis ont fourni à la France un soutien militaire via une série de bases militaires, un vaste réseau de renseignements et la capacité de fournir rapidement des forces militaires déployables.
Nationalement, il y a beaucoup en France qui soutiennent l’idée que la France prenne un rôle plus actif en tant que leaders militaires de l’Europe. Cependant, il y a aussi beaucoup en France qui s’opposent à toute tentative de coopération militaire européenne par crainte d’étendre la portée militaire de la France et d’être davantage impliquée dans des conflits étrangers.
Implications Plus Larges pour la Posture Globale de la France
Si prise au sérieux, la proposition de Rasmussen marquerait un changement majeur dans la façon dont la France est perçue dans l’ordre international. Le concept d’un OTAN européen dirigé par la France place Paris à l’avant-garde d’un nouveau paradigme de sécurité qui reconnaît la fin de la domination américaine tout en fonctionnant encore dans le cadre transatlantique.
En même temps, cela soulève des questions sur la relation de la France avec l’UE. Tandis que l’UE cherche depuis longtemps à créer sa propre dimension sécurité/défense, la fragmentation politique et les intérêts nationaux différents ont inhibé les progrès.
Un OTAN européen dirigé par la France pourrait complémenter ou concurrencer les initiatives menées par l’UE, selon la façon dont elles sont coordonnées. Pour un think tank focalisé sur les dynamiques politiques françaises, cette dualité est importante car elle souligne la tension persistante entre nationalisme et intégration qui continue d’influencer la vision de la France sur la gouvernance européenne.
Un Test du Leadership Français dans une Ère Atlantique Incertaine
L’appel d’Anders Fogh Rasmussen pour que le Royaume-Uni et la France dirigent un OTAN européen sans l’aide des États-Unis n’est pas une déclaration d’une nouvelle alliance, mais un test provocateur pour l’imagination de la sécurité européenne. En plaçant la France au centre d’une coalition des volontaires proposée, il force Paris à affronter l’écart entre son image de soi comme grande puissance et les réalités institutionnelles et militaires de mener réellement un ordre de défense centré sur l’Europe.
Pour les affaires politiques françaises, cet épisode souligne un thème récurrent : l’ambition de façonner le destin sécuritaire de l’Europe est constante, mais la volonté de payer le prix politique et financier complet reste contestée. Que la France relève ce défi dépendra non seulement des décisions d’un président unique, mais des débats plus larges sur la défense, la souveraineté et le rôle futur de l’Europe dans un monde où les États-Unis ne sont plus le garant incontesté de sa sécurité.



