La France a considérablement élargi son contrôle des prises de participation étrangères dans les industries stratégiques, approfondissant une évolution de politique qui considère désormais le contrôle des entreprises sensibles comme une question de sécurité nationale plutôt que comme une simple transaction de marché. Dans un décret publié par le cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu, les investisseurs non européens souhaitant acquérir 10% ou plus des actions d’entreprises françaises opérant dans des secteurs sensibles devront désormais obtenir une autorisation gouvernementale obligatoire, même lorsque ces sociétés sont cotées hors de France ou sur un autre marché de l’Union européenne.
Il s’agit bien plus que d’un simple changement procédural : cela abaisse le seuil déclenchant l’intervention de l’État dans des cas susceptibles de menacer l’ordre public, la sécurité publique ou la défense nationale. En pratique, Paris affirme ainsi son intention de sécuriser ses entreprises stratégiques avant même qu’un investisseur étranger n’y obtienne une participation bloquante ou influente.
Protéger nos entreprises stratégiques, c’est protéger notre souveraineté.
— Sébastien Lecornu (@SebLecornu) August 2, 2026
Dans un contexte géopolitique marqué par de fortes tensions, nous renforçons le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs sensibles.
Désormais, toute prise de participation d’au moins 10 %…
Pourquoi la France agit maintenant
La justification de cette mesure s’inscrit dans un contexte de tensions géopolitiques internationales, de craintes plus larges concernant la souveraineté économique et de préoccupations liées à des prises de contrôle opportunistes d’entreprises liées à la défense, aux infrastructures et aux technologies de pointe. Le cabinet de Lecornu a présenté le décret comme une réponse à la nécessité de protéger les actifs stratégiques de la France, notamment à un moment où les capitaux étrangers se déplacent rapidement et acquièrent des entreprises dont la technologie et les infrastructures peuvent avoir des usages liés à la sécurité nationale.
Cela s’inscrit dans l’évolution du régime français de contrôle des investissements directs étrangers. Ce qui n’était au départ qu’un simple système de filtrage est devenu beaucoup plus large, notamment avec la réduction du seuil à 10% pour certaines sociétés cotées, déjà avant 2024. Le nouveau décret étend cette logique à des cas transfrontaliers plus nombreux et tente de combler la faille liée aux sociétés cotées à l’étranger. Il convient de noter que la démarche française s’inscrit dans une tendance comparable à celle d’autres pays européens, qui envisagent désormais les investissements étrangers sous l’angle de la résilience, de la sécurité des chaînes d’approvisionnement et de l’autonomie stratégique.
Ce que change le décret
Selon les nouvelles règles, tout investisseur non européen qui prévoit d’acquérir 10% ou plus d’une société française cotée en bourse dans un secteur sensible devra obtenir l’autorisation du ministère français de l’Économie. La règle s’applique indépendamment du fait que la société soit cotée en France ou à l’étranger, ce qui rend le régime plus difficile à contourner via des cotations offshore ou sur d’autres marchés.
Dans les dix jours suivant la réception d’une demande, le ministère de l’Économie devra décider si un examen approfondi supplémentaire est nécessaire pour la transaction proposée. Ce délai réduit semble indiquer la volonté des autorités d’agir rapidement, dès les premières étapes de l’opération, avant que les attentes ne se cristallisent ou que des considérations stratégiques ne rendent un retrait plus coûteux. Toutefois, cette réglementation s’inscrit dans un cadre juridique plus large qui prévoit déjà un contrôle lorsqu’un investisseur étranger prend le contrôle, acquiert une participation ou atteint un certain seuil de droits de vote dans une entité juridique française. Le seuil permanent de 10% pour les investisseurs non UE et non EEE dans les sociétés françaises cotées était déjà prévu.
Secteurs sous surveillance
Le régime français de contrôle ne s’applique pas à l’activité commerciale ordinaire. Il vise des secteurs que l’État considère comme sensibles en raison de leur lien avec la défense, l’ordre public, la sécurité, les infrastructures essentielles ou les technologies critiques. La liste est large et s’aligne de plus en plus sur les priorités stratégiques modernes, et non plus seulement sur les industries militaires classiques.
Industries stratégiques couvertes
Les secteurs désormais soumis à un examen approfondi comprennent la défense, la cybersécurité, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la technologie quantique, la robotique et les opérations spatiales. Les règles s’étendent également aux biens à double usage civil et militaire, ce qui signifie qu’une technologie dual-use peut faire l’objet d’un examen même si elle sert habituellement des marchés civils.
Infrastructures et services
Le système de contrôle englobe aussi les infrastructures et services essentiels dans les domaines de l’énergie, de l’eau, des transports, des télécommunications et de la santé. La France a également identifié la sécurité alimentaire, les médias d’information politique et d’intérêt général, les matières premières critiques, les technologies bas carbone, le stockage d’énergie et la biotechnologie comme relevant du périmètre de l’intérêt national.
Cette ampleur est importante, car elle montre que l’État définit désormais la notion de « sensible » non seulement par la pertinence militaire, mais aussi par la dépendance économique et sociétale. Une participation étrangère dans un fournisseur de cloud, un opérateur de services d’eau, un fournisseur de semi-conducteurs ou une entreprise de biotechnologie peut désormais être traitée avec une prudence similaire si la fonction de l’entreprise touche à la résilience nationale.
Le seuil de 10% dans son contexte
Le chiffre clé du décret est 10%. Pendant longtemps, les investisseurs ont suivi le seuil de 25% des droits de vote comme indicateur critique attirant l’attention du gouvernement en France. Mais ce seuil a été progressivement abaissé au fil des ans pour les investisseurs provenant de l’extérieur de l’Union européenne ou de l’Espace économique européen, ainsi que pour les sociétés opérant sur les marchés réglementés.
En réalité, la mesure précédente avait déjà modifié le comportement des investisseurs en les obligeant à demander une autorisation beaucoup plus tôt dans le processus. Avec le nouveau décret, cette approche s’appliquera aux investisseurs étrangers visant des entreprises françaises sensibles, y compris lorsqu’elles opèrent en dehors du territoire français. Pour les investisseurs étrangers, la conséquence est évidente : une participation minoritaire ne pourra plus être considérée comme insignifiante, ni sur le plan politique ni du point de vue de la sécurité. Une participation minoritaire qui serait considérée comme un simple investissement de portefeuille dans d’autres contextes exigera, dans certains secteurs, une autorisation de sécurité nationale.
Ce que la France dit vouloir
La position de l’État français est défensive, mais pas au sens d’un rejet total des capitaux étrangers. Il s’agit plutôt de distinguer l’investissement ordinaire de celui qui pourrait créer une exposition stratégique. Le mécanisme d’examen du ministère sert à évaluer si une transaction peut affecter l’ordre public, la sécurité publique ou la défense nationale, et le nouveau décret renforce ce mandat.
Le gouvernement français a présenté cette mesure comme essentielle « dans un contexte » de tensions géopolitiques, tandis que le porte-parole de Lecornu a indiqué que toute tentative d’acheteur non européen de franchir le seuil de 10% devra être autorisée par l’État. Cela reflète la logique centrale de la politique : dans un monde de plus en plus incertain, la propriété elle-même devient un levier. La position du gouvernement s’appuie aussi sur l’expérience passée. La France a passé de nombreuses années à affiner son système de réglementation des investissements étrangers, en publiant des recommandations, en listant des secteurs et en développant un cadre de contrôle. Cette mesure montre que les protections existantes sont désormais jugées insuffisantes face à l’environnement actuel des transactions.
Pourquoi cela compte pour les entreprises
Pour les investisseurs mondiaux, le décret accroît l’incertitude en matière de calendrier, d’exécution et de valorisation dans les secteurs stratégiques français. Des opérations qui semblaient autrefois simples peuvent désormais nécessiter une cartographie réglementaire précoce, un calendrier d’approbation plus long et, éventuellement, des ajustements des droits de gouvernance, de la représentation au conseil ou des pactes d’actionnaires.
Il donne également à la France une position de négociation plus forte. Même lorsqu’une transaction est autorisée, l’État peut influencer sa structure, et la simple possibilité d’un examen peut dissuader certains candidats d’acheter des cibles sensibles. Cela peut protéger les actifs nationaux, mais aussi réduire le volume de capitaux disponibles pour les entreprises qui ont besoin de financement pour leur croissance ou leur restructuration.
Pour les sociétés cotées, en particulier celles dont l’actionnariat est internationalisé, le message est que les seuils de participation comptent plus que jamais. Le régime ne s’intéresse plus seulement aux prises de contrôle totales ; il s’intéresse à l’influence, à l’accès et à l’intention stratégique.
Implications politiques plus larges
Cette décision française illustre clairement la souveraineté économique. Elle montre que l’État est prêt à agir tôt et fermement lorsque des investissements étrangers concernent des secteurs stratégiques, au prix d’un climat d’investissement plus restrictif. Elle sera probablement bien accueillie par les tenants d’une ligne sécuritaire et par les partisans de la politique industrielle, mais elle sera examinée de près par les investisseurs et les défenseurs du libre marché. Elle pourrait également servir de modèle à d’autres gouvernements européens qui envisagent de moderniser leurs processus d’examen. À mesure que la concurrence stratégique s’intensifie dans les secteurs technologiques, énergétiques et logistiques, la frontière entre sécurité nationale et politique industrielle devient de plus en plus floue.



