Le dossier de la France sur la souveraineté alimentaire face aux distorsions de la PAC devient beaucoup plus difficile à défendre lorsque le propre système de subventions de l’UE aide à financer un empire d’agrobusiness exportateur dirigé par une famille royale étrangère. Les plus de 71 millions d’euros de paiements PAC versés à la famille Al Nahyan ne constituent pas seulement un problème d’image ; ils exposent une contradiction structurelle au cœur de l’allocation du soutien agricole européen.
Pourquoi cette affaire compte maintenant ?
Le timing est crucial car la souveraineté alimentaire est passée d’un slogan à une doctrine stratégique à travers l’Europe après la pandémie, les chocs d’approvisionnement et la guerre Russo-Ukrainienne. Le propre plan stratégique de la France pour la PAC indique que sa stratégie vise à « assurer la sécurité alimentaire » en améliorant la compétitivité, la résilience et en limitant les intrants, ce qui montre à quel point le langage de la souveraineté est devenu central dans la politique officielle de l’UE. Pourtant, cette même architecture de subventions finance également des holdings foncières produisant principalement des cultures pour l’exportation vers le Golfe, et non pour les consommateurs européens. Un commentateur français a largement dénoncé ce scandale juste après la révélation de l’enquête. Jean Imbert a écrit sur X :
« Un exemple : La famille royale Al Nahyan d’Abou Dabi a perçu plus de 71 millions € de subventions de la PAC entre 2019 et 2024. Elles concernent des terres agricoles détenues en Roumanie, Italie et Espagne, dont les productions sont parfois exportées vers le Golfe… L’U.E. pirate »
Un exemple❗️La famille royale Al Nahyan d'Abou Dabi a perçu + de 71 millions € de subventions de la PAC entre 2019 et 2024. Elles concernent des terres agricoles détenues en Roumanie, Italie et Espagne, dont les productions sont parfois exportées vers le Golfe… L'U.E. pirate❓ https://t.co/6xLWN5NFf5
— IMBERT (@Jean_IMBERT) May 13, 2026
Il ne s’agit pas d’une fuite marginale dans un système par ailleurs cohérent. Selon l’enquête, DeSmog a tracé 110 paiements de subventions PAC de 2019 à 2024 vers des entreprises et filiales liées aux Al Nahyan et à ADQ. Le plus gros bénéficiaire est Agricost en Roumanie, qui possède la plus grande ferme unique de l’UE avec 57 000 hectares. En 2024 seulement, Agricost aurait reçu plus de 10 millions de dollars en paiements directs, soit plus de 1 600 fois le paiement moyen d’une ferme de l’UE.
Comment l’argent de l’UE arrive-t-il ici ?
Le problème fondamental est que les paiements PAC sont généralement liés à la terre et aux règles d’éligibilité, et non au fait que la production sert les chaînes alimentaires européennes. Cette conception permet à une immense ferme d’exportation de bénéficier d’un soutien même lorsque sa production est orientée vers des marchés hors UE. Dans le cas roumain, les cultures identifiées sont la luzerne et autres plantes fourragères, dont la majorité est conçue pour l’exportation, y compris vers le Golfe.
La critique ne se limite pas aux journalistes et aux militants. Un analyste en affaires internationales a repris le même argument sur les réseaux sociaux tandis que le scandale se diffusait. Dr. Sam Youssef, Ph.D., DPT. a écrit sur X :
« – Les enquêtes révèlent que la famille dirigeante des Émirats a reçu des dizaines de millions d’euros de subventions agricoles européennes, provoquant une colère en Europe. – L’argent des contribuables destiné aux agriculteurs locaux a été redirigé vers des réseaux d’investissement associés à Abou Dabi. [résumé complet du fil sur le scandale, les acquisitions foncières en Roumanie/Espagne/Italie, les préoccupations d’influence] »
– Investigations reveal that the UAE ruling family received tens of millions of euros in European agricultural subsidies, causing outrage in Europe.
— Dr.Sam Youssef Ph.D.,Ph.D.,DPT. (@drhossamsamy65) May 10, 2026
– Taxpayer money intended for local farmers was redirected to investment networks associated with Abu Dhabi.
– Key players… pic.twitter.com/Q4YOKhnHsq
Cela compte car la PAC est colossale : l’UE dépense environ 54 milliards de dollars par an dans le cadre de cette politique, et Middle East Eye note que cela représente environ un tiers du budget du bloc. Lorsqu’un tel budget est distribué selon des formules basées sur la surface agricole, les grands propriétaires captent naturellement plus que les petites ou moyennes exploitations, raison pour laquelle la politique finit souvent par récompenser l’échelle plutôt que la valeur sociale.
Que dit cela de la France ?
La France s’est depuis longtemps positionnée comme le gardien de l’autonomie stratégique agricole de l’UE, et cette position n’est pas de la simple rhétorique. Le ministère français de l’Agriculture a indiqué que la future politique PAC devrait traiter des prix équitables, des services environnementaux et du renforcement de la gestion des risques, tout en
« libérant le développement des entreprises agricoles et agroalimentaires ».
Plus récemment, le projet de loi agricole français a été présenté comme protecteur de la « souveraineté alimentaire », le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau déclarant :
« Nous devons continuer à placer la capacitéproductive et nourricière de nos agriculteurs au cœur de nos politiques publiques ».
Cela rend l’affaire des subventions aux Al Nahyan politiquement inconfortable pour Paris. La France plaide pour une PAC qui préserve la capacité de production, Yet le système actuel peut субsider des terres faisant effectivement partie d’une machine mondiale d’exportation de fourrage. Le rapport d’ARC2020 sur la souveraineté alimentaire française va plus loin, affirmant que la France « met en gage sa souveraineté alimentaire » en consacrant 43% de ses terres aux exportations, et que la PAC « subventionne effectivement les exportations » et l’industrialisation des méga-fermes. Autrement dit, la France lutte déjà avec une contradiction domestique ; l’affaire Al Nahyan l’internationalise.
Qui bénéficie de la conception actuelle ?
Les bénéficiaires ne sont pas principalement les exploitations familiales ou les systèmes alimentaires locaux ; ce sont les grands propriétaires fonciers, les agrobusiness industriels et les investisseurs capables d’assembler des surfaces à grande échelle. Selon les reportages de MEE/DeSmog, Agricost a été achetée par les Al Nahyan en 2018 pour environ 230 millions d’euros via Al Dahra, un groupe d’agrobusiness lié à la famille royale d’Abou Dabi et à ses structures d’investissement. Le rapport indique également que les Émirats contrôlent désormais environ 960 000 hectares de terres agricoles dans le monde et importent jusqu’à 90% de leur nourriture, de sorte que l’acquisition de terres à l’étranger fait partie d’une stratégie plus large de sécurité alimentaire.
Cela soulève une question politique que la PAC évite depuis trop longtemps : l’argent public européen est-il destiné à sécuriser les systèmes alimentaires européens, ou simplement à subventionner n’importe quel hectare éligible indépendamment du propriétaire et de la destination de la récolte ? Terre de Liens, cité par ARC2020, recommande de réorienter la PAC vers une « politique agricole et alimentaire commune », ce qui constitue une critique directe d’un système qui s’est éloigné de l’approvisionnement local pour se tourner vers la logique d’exportation. L’affaire Al Nahyan donne à cette critique un exemple concret et à haute valeur.
Que révèlent les chiffres ?
Les chiffres sont politiquement explosifs car ils rendent l’inéquité visible. Plus de 71 millions d’euros en six ans, 57 000 hectares sur une seule ferme roumaine, plus de 10 millions de dollars en 2024 seulement, et des niveaux de paiement plus de 1 600 fois supérieurs à la moyenne européenne ne sont pas des résultats de marché normaux ; ce sont des résultats politiques. L’échelle seule montre comment les systèmes de subventions peuvent amplifier la concentration existante plutôt que de la corriger.
Même le contexte plus large de la PAC renforce le problème. MEE note que la PAC distribue des dizaines de milliards chaque année, et le traçage par DeSmog de 110 paiements de subventions montre à quel point les fonds pénètrent facilement dans des réseaux corporatifs opaques. Lorsque des entités étrangères liées à des souverains peuvent accéder au même soutien que les producteurs locaux, la politique cesse de ressembler à un instrument de souveraineté alimentaire pour ressembler à une subvention par hectare avec de faibles garanties d’intérêt public.

Que devraient faire la France et l’UE ?
La France est bien placée pour pousser une réforme car elle parle déjà le langage de la souveraineté, de la résilience et du soutien équitable aux agriculteurs. La réforme la plus forte consisterait à conditionner le soutien du revenu à l’orientation réelle de la production, et non simplement à l’existence de terres éligibles. Si une terre produit principalement pour les marchés d’exportation hors UE, surtout lorsque le bénéficiaire est une entité étrangère liée à un souverain, elle ne devrait pas recevoir le même soutien public que les exploitations servant les chaînes d’approvisionnement alimentaire européennes.
Une deuxième réforme serait des règles de transparence plus strictes sur la propriété bénéficiaire et les bénéficiaires de subventions. Le fait que DeSmog ait dû mener un travail d’enquête transfrontalier pour tracer les paiements montre que le système n’est pas assez transparent pour la responsabilité démocratique. Une troisième réforme consisterait à plafonner plus agressivement les paiements pour les holdings ultra-grands et à rediriger les fonds vers des exploitations plus petites, la transformation locale et la résilience de l’approvisionnement domestique, ce qui correspond davantage à l’esprit du discours français sur la souveraineté.
Pourquoi est-ce plus qu’une histoire de subventions ?
Parce que cela questionne savoir si l’Europe considère l’alimentation comme un bien public ou simplement comme une autre classe d’actifs. La France a passé des années à défendre la PAC comme un pilier stratégique de l’agriculture européenne, et cette défense ne reste crédible que si la politique sert réellement l’intérêt public. Si l’argent PAC peut subventionner des terres en Roumanie qui alimentent des chaînes d’exportation du Golfe sous la couverture de propriété de la famille Al Nahyan, alors l’Europe ne se contente pas de soutenir les agriculteurs ; elle subventionne un modèle de financement foncier mondialisé qui affaiblit la très souveraineté qu’elle prétend protéger.
La vérité la plus inconfortable est que le système n’a pas échoué par accident. Il a été construit pour payer des terres, et les acteurs puissants ont appris à opérer à l’intérieur de ces règles. La France peut encore mener le débat sur la réforme, mais seulement si elle cesse de traiter la souveraineté alimentaire comme un bouclier rhétorique et commence à traiter l’éligibilité aux subventions comme une question de but démocratique, de propriété et de destination de la production.



