Subventions de l’UE soutenues par la France vers la famille royale des ÉAU malgré les violations des droits de l’homme

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Subventions de l’UE soutenues par la France vers la famille royale des ÉAU malgré les violations des droits de l’homme
Credit: Reuters

Bien que la France soit reconnue pour défendre la démocratie et les droits de l’homme par ses efforts diplomatiques internationaux, ses contributions au budget de l’UE ont partiellement servi à financer l’un des régimes les plus répressifs du Golfe – le régime Al Nahyan aux Émirats arabes unis.

Un rapport clé publié par DeSmog révèle que des filiales liées à la famille royale d’Abu Dhabi ont reçu plus de 71 millions d’euros d’aides agricoles européennes entre 2019 et 2024, via des activités agricoles en Roumanie, en Espagne et en Italie.

Ces paiements ont transité par la Politique agricole commune (PAC) de l’UE, un vaste programme de subventions d’environ 64 milliards d’euros par an, soit près d’un tiers du budget européen. Initialement conçu pour soutenir les agriculteurs européens, il profite de plus en plus à de riches propriétaires terriens et grandes entreprises.

Ces subventions ont été versées à 110 sociétés associées à ADQ, la holding et fonds souverain d’Abu Dhabi, ainsi qu’à des filiales de la famille royale des ÉAU. Cela pose un grave problème éthique pour l’UE et la France, dont les dirigeants condamnent les politiques répressives des régimes autoritaires à l’étranger tout en finançant l’un des gouvernements autocratiques les plus puissants du Moyen-Orient.

La rhétorique française sur les droits de l’homme heurte la réalité financière

Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères dénonce régulièrement les détentions arbitraires, l’oppression de la société civile et les violations des libertés fondamentales dans le monde. Les diplomates français interviennent au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, tandis que les ONG françaises sont parmi les plus virulentes contre les régimes autocratiques.

Ironiquement, les contributions françaises au budget de l’UE ont financé un mécanisme accordant des aides à des entités liées aux autorités des ÉAU, malgré leur bilan en droits de l’homme.

Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté à de nombreuses reprises :

  • Détentions arbitraires de dissidents et activistes
  • Torture et mauvais traitements dans les centres de détention
  • Criminalisation de l’opposition politique pacifique
  • Opérations de surveillance massive contre les critiques au pays et à l’étranger
  • Restrictions à la liberté d’expression et d’association
  • Poursuites judiciaires contre universitaires, avocats et journalistes

Les groupes de droits humains ont aussi exposé l’usage par les ÉAU de systèmes de surveillance cyber sophistiqués contre les dissidents exilés. Malgré ces révélations, les dispositifs financiers européens ont continué à distribuer des subventions agricoles à des firmes liées à cet appareil d’État.

Le chef des renseignements des ÉAU présidait le fonds récipiendaire de subventions UE

La découverte la plus controversée concerne Cheikh Tahnoon bin Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale des ÉAU et frère du président Mohammed bin Zayed Al Nahyan. Jusqu’en janvier 2026, Cheikh Tahnoon présidait ADQ, le fonds souverain d’Abu Dhabi lié aux entreprises bénéficiaires des subventions agricoles européennes.

Tahnoon n’est pas un simple financier. Il est l’une des figures sécuritaires les plus influentes du Golfe et supervise les services de renseignement et de sécurité nationale des ÉAU.

Ainsi, la personne responsable du système sécuritaire des ÉAU – critiqué par les organisations internationales de droits de l’homme – dirigeait le fonds profitant des subventions des contribuables européens.

Les implications sont politiquement explosives. Les gouvernements européens, particulièrement la France, ne peuvent dénoncer les répressions autoritaires tout en laissant leurs systèmes financiers enrichir les régimes responsables.

La méga-ferme roumaine, principal bénéficiaire

Le plus grand récipiendaire identifié est Agricost, entreprise agricole roumaine exploitant la plus vaste ferme de l’UE, couvrant 57 000 hectares – cinq fois la taille de Paris.

Agricost a été rachetée en 2018 par le géant agroalimentaire émirati Al Dahra pour environ 230 millions d’euros. En 2024 seule, Agricost aurait perçu plus de 10 millions de dollars de paiements directs UE, en faisant l’une des opérations agricoles les plus subventionnées d’Europe.

Ce montant excède de plus de 1 600 fois la subvention moyenne d’une ferme européenne. Les critiques estiment que la PAC récompense désormais l’agro-industrie industrielle et les investisseurs étrangers, au détriment des petits agriculteurs européens aux prises avec inflation, coûts énergétiques et pressions climatiques.

La stratégie mondiale d’expansion agricole des ÉAU

Les acquisitions massives de terres agricoles étrangères par les ÉAU s’inscrivent dans une stratégie nationale de sécurité alimentaire.

Souffrant de conditions désertiques extrêmes, pénurie d’eau et sols pauvres, les ÉAU importent 90% de leurs aliments.

Pour atténuer cette dépendance, Abu Dhabi acquiert depuis plus d’une décennie terres agricoles et infrastructures agro-industrielles mondiales.

Aujourd’hui, les ÉAU contrôlent environ 960 000 hectares de terres agricoles globalement, en Afrique, Europe et Amérique du Sud.

La stratégie cible aliments pour animaux, céréales et chaînes d’approvisionnement pour soutenir les secteurs d’élevage et laitier en expansion rapide des Émirats.

En Europe, l’enquête pointe trois foyers d’expansion : Roumanie, Espagne et Italie, produisant principalement luzerne et fourrages destinés aux marchés du Golfe.

Espagne et Italie : subventions aussi vers des firmes liées aux ÉAU

Outre la Roumanie, des entreprises agricoles liées aux ÉAU ont obtenu des subventions importantes en Espagne et Italie.

Depuis 2012, Al Dahra a racheté plusieurs sociétés agricoles espagnoles couvrant plus de 8 000 hectares, recevant plus de 5 millions d’euros de subventions PAC entre 2015 et 2024.

En 2022, ADQ a acquis Unifrutti, producteur international de fruits valorisé à 830 millions de dollars. Ses fermes italiennes ont ensuite perçu au moins 186 000 € de subventions UE sur trois ans.

La plupart des récoltes de ces fermes européennes sont exportées hors UE, vers le Golfe, alimentant les critiques : les contribuables européens financent la sécurité alimentaire étrangère plutôt que la résilience agricole européenne.

Liens avec la guerre au Soudan aggravent les inquiétudes

La polémique sur les investissements agricoles émiratis prend une tournure plus grave avec le rôle d’Abu Dhabi au Soudan.

Observateurs internationaux, ONG et enquêtes accusent les ÉAU de soutenir les Forces de soutien rapide (RSF) dans la guerre civile soudanaise. Les RSF sont soupçonnées de massacres ethniques, crimes de guerre, crimes contre l’humanité et actes « génocidaires ». Parallèlement, les intérêts commerciaux émiratis explosent au Soudan.

Parmi eux :

  • Le conglomérat International Holding Company (IHC) et Jenaan Investment cultivent plus de 50 000 hectares.
  • Le projet agricole Abu Hamad couvre 162 000 hectares supplémentaires.
  • Lié au port Abu Amama sur la mer Rouge, développé par AD Ports Group d’Abu Dhabi.

Les critiques y voient une stratégie géopolitique pour contrôler chaînes alimentaires et routes commerciales en Afrique et Moyen-Orient.

Le système de subventions UE sous le feu des critiques

Ces révélations interrogent la Politique agricole commune, critiquée pour son opacité et son biais envers riches propriétaires corporatifs. Créée post-Seconde Guerre mondiale pour protéger agriculteurs et sécurité alimentaire européens, la PAC actuelle profite à agro-industries, milliardaires, fonds et États étrangers.

Les partisans de la transparence déplorent l’absence de garde-fous empêchant entités liées à régimes autoritaires de profiter des fonds publics européens. Les politiciens européens peineront à justifier des subventions à une famille valant plus de 320 milliards de dollars, alors que les agriculteurs locaux sont en difficulté.

Les doubles standards européens de plus en plus indéfendables

Cette affaire creuse l’écart entre engagement public européen pour les droits humains et réalités financières. La France et l’UE dénoncent répression et violations du droit international par régimes autoritaires, mais facilitent flux financiers profitant aux élites répressives.

Le enjeu est politique et moral. Les contribuables européens méritent de savoir pourquoi des subventions agricoles pour le rural européen irriguent des firmes liées à une monarchie du Golfe accusée de torture, surveillance abusive et répression politique.

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