71 millions d’euros, 110 paiements, trois pays : la cartographie complète de l’opération de subventions européennes de la famille Al Nahyan

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71 millions d’euros, 110 paiements, trois pays la cartographie complète de l’opération de subventions européennes de la famille Al Nahyan
Credit: REUTERS/Amr Alfiky/File Photo

La famille Al Nahyan, dynastie régnante des Émirats arabes unis, a perçu plus de 71 millions d’euros au titre de la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne grâce à un réseau complexe de filiales implantées en Roumanie, en Espagne et en Italie, en exploitant l’opacité des structures de propriété via des entités basées à Chypre.

Cette opération, qui s’étend sur 110 paiements répartis dans trois pays, met en lumière des failles systémiques dans la transparence des subventions européennes et détourne des fonds destinés aux agriculteurs européens vers des exportations de luzerne et d’aliments pour bétail à destination du Golfe.

Une enquête de DeSmog, corroborée par plusieurs médias, révèle comment l’élite d’Abou Dhabi a profité de ces fonds sans véritable contrôle, renforçant les appels à une réforme urgente.

Quelle est l’ampleur de l’opération de subventions de la famille Al Nahyan ?

Agricost, la plus grande exploitation agricole d’Europe avec 54 000 hectares, a été acquise en 2018 par Al Dahra, société contrôlée par le cheikh Hamdan bin Zayed Al Nahyan, pour 230 millions d’euros. En 2020, ADQ, le fonds souverain d’Abou Dhabi, en a acquis 50 %.

En 2024, Agricost a reçu 10,5 millions d’euros de paiements de la PAC, soit 22 % des paiements directs versés cette année-là en Roumanie. L’entreprise exporte 85 % de ses 450 000 tonnes annuelles de luzerne vers les élevages des Émirats arabes unis.

En Espagne, les 8 240 hectares acquis par Al Dahra à travers sept rachats depuis 2012 ont généré 5,2 millions d’euros de subventions entre 2015 et 2024, soit une moyenne annuelle de 530 000 euros, malgré les graves sécheresses touchant l’Andalousie.

En Italie, Unifrutti, acquis par ADQ pour 830 millions de dollars en 2022, a reçu 186 000 euros entre 2023 et 2025 pour 1 200 hectares en Sicile. En raison de lacunes dans les données, le montant réel pourrait atteindre 1,2 million d’euros.

Qui possède réellement ces exploitations et comment le lien avec Chypre a-t-il été dissimulé ?

La structure de propriété transite par Chypre. Agricost est détenue via Al Dahra Cyprus Ltd. Les exploitations espagnoles sont contrôlées par Al Dahra Europe Holdings Ltd., basée à Nicosie. Unifrutti appartient à ADQ Agro Investments Plc.

Les bases de données nationales de la PAC n’affichent que les noms des sociétés locales, masquant ainsi les bénéficiaires effectifs émiratis.

Les lacunes du registre chypriote des bénéficiaires effectifs avant 2023, avec seulement 40 % de conformité en 2025 selon les données d’infraction de l’Union européenne, ont facilité cette opacité.

Les enquêteurs ont croisé les bases de données Orbis, les dépôts réglementaires des Émirats et des documents internes d’ADQ pendant six mois, alors même que l’Union européenne n’a pas effectué ce niveau de vérification sur le budget annuel de 58 milliards d’euros de la PAC.

« La famille régnante Al Nahyan des Émirats arabes unis a bénéficié de plus de 71 millions d’euros (80 millions de dollars) de subventions agricoles de l’Union européenne… »

— Publication sur X par @MiddleEastMnt, 6 mai 2026.

Cette pratique est-elle légale ou constitue-t-elle un détournement manifeste des règles de la PAC ?

Les règles de la PAC exigent une « activité agricole réelle » dans l’Union européenne.

Les entités liées à la famille Al Nahyan respectent formellement ces critères grâce à leurs structures chypriotes, bien que 90 % de leur production soit exportée vers les Émirats arabes unis.

Les exploitations roumaines expédient 450 000 tonnes de luzerne par an, tandis que les exploitations espagnoles en exportent 120 000 tonnes.

La réforme de la PAC pour la période 2023-2027 a renforcé les interdictions visant les sociétés écrans, mais les acquisitions réalisées avant 2023 ont été maintenues. Les 71 millions d’euros perçus couvrent la période 2018-2025.

Les critiques estiment que cette situation contredit l’esprit de l’article 9(1), selon lequel les subventions doivent renforcer la sécurité alimentaire européenne et non financer les importations du Golfe.

En 2024, Agricost a capté 1,2 % de l’enveloppe roumaine de 2,1 milliards d’euros, soit davantage que des milliers de petites exploitations.

Aucune illégalité n’a été démontrée à ce jour, mais des préoccupations éthiques majeures persistent. La Cour de justice de l’Union européenne a statué en 2022 (affaire C-673/20) contre les détournements de subventions, mais seuls 2 % des audits de la PAC comportent des vérifications transfrontalières.

Que disent les responsables politiques et les eurodéputés ?

L’eurodéputé Daniel Freund (Verts/ALE) a déclaré : « Les contribuables européens financent le fourrage des chevaux des familles royales des Émirats tandis que les agriculteurs européens font faillite. Il est temps de mettre fin à ce colonialisme des subventions. »

Juan Espadas (S&D), ancien ministre régional de l’Agriculture en Andalousie, a affirmé : « 5 millions d’euros pour des barons étrangers de la luzerne alors que nos réservoirs sont à 30 % ? C’est de la piraterie des subventions. »

Le Premier ministre roumain Marcel Ciolacu a répondu : « Agricost respecte pleinement les règles ; 1 200 emplois locaux ont été créés. »

Khaldoun Al Mubarak, ambassadeur des Émirats arabes unis auprès de l’Union européenne, a déclaré : « Al Dahra investit 500 millions d’euros dans une agriculture durable ; les subventions sont attribuées sur la base du mérite. »

L’eurodéputée française Manon Aubry a demandé : « La PAC transformée en caisse noire des Émirats ? Audit immédiat de tous les bénéficiaires recevant plus d’un million d’euros. »

Comment cette affaire illustre-t-elle les défaillances du contrôle des subventions européennes ?

Aucune enquête institutionnelle n’a été ouverte malgré plusieurs signaux d’alerte, notamment la taille exceptionnelle d’Agricost, cinquante-deux fois supérieure à la taille moyenne d’une ferme française, un taux d’exportation proche de 100 % et une propriété émiratie connue depuis 2018.

La Commission européenne a approuvé 387 milliards d’euros de financements de la PAC sans obligation systématique de divulgation des bénéficiaires effectifs jusqu’au projet pilote de 2025.

Selon le rapport de l’OLAF de 2024, 15 % des bénéficiaires sont considérés comme présentant un risque élevé.

Chypre joue un rôle central : 25 % des investissements agricoles non européens entre 2020 et 2025 ont transité par Nicosie, représentant 2,3 milliards d’euros de flux opaques.

Comparaison par pays

PaysHectaresSubventions (€ millions, 2018-2025)ExportationsImpact local
Roumanie54 00052,385 %1 200 emplois ; les petites fermes perdent 15 % de parts de marché
Espagne8 2405,292 %Stress hydrique ; 300 suppressions d’emplois
Italie1 2000,186+ (estimation : 1,2)65 %Les coopératives siciliennes subissent une concurrence déloyale

Quelles sont les revendications des parties prenantes et des analystes ?

Abdulaziz Al Ghurair, de la Chambre de commerce des Émirats arabes unis, a affirmé qu’il s’agissait d’entreprises légitimes créant des emplois en Europe et que les critiques étaient politiquement motivées.

L’analyste Mary Fitzgerald (RAID) estime que les 71 millions d’euros ne représentent que la partie émergée de l’iceberg et que le portefeuille agricole de 10 milliards de dollars d’ADQ vise d’autres acquisitions en Europe.

Ioan Maximen, président de l’Union des agriculteurs roumains, a déclaré que les 10,5 millions d’euros versés à Agricost pourraient sauver 2 000 exploitations familiales.

Alex Georgieff, de l’EU Tax Observatory, estime que les failles chypriotes coûtent 5 milliards d’euros par an et appelle à un suivi des bénéficiaires effectifs via la blockchain.

L’ONG espagnole Guadalquivir Vivo affirme que les activités d’Al Dahra ont détourné 1,2 milliard de mètres cubes d’eau pour exporter du foin, accélérant la désertification.

Pourquoi le rôle présumé des Émirats au Soudan amplifie-t-il le scandale ?

Alors que la Cour pénale internationale enquête sur les transferts d’armes présumés des Émirats arabes unis vers les Forces de soutien rapide (RSF) entre 2023 et 2026, les subventions versées à des entreprises liées à la famille Al Nahyan alimentent les accusations d’hypocrisie.

Irene Ruiz, d’Oxfam, a déclaré : « Financer les exploitations de potentiels auteurs de crimes ? L’Union européenne doit récupérer chaque euro. »

Le représentant américain Ro Khanna a appelé à des sanctions contre ADQ, estimant qu’aucun argent public ne devrait bénéficier à des acteurs liés aux massacres au Soudan.

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Les réformes européennes peuvent-elles empêcher de futures opérations similaires ?

La révision de la PAC prévue en 2025 propose des tableaux de bord sur les bénéficiaires effectifs, des audits transfrontaliers au titre de l’article 66 et des plafonds sur les exportations.

Cependant, ces mesures resteraient volontaires jusqu’en 2027.

L’OLAF recommande des programmes pilotes de récupération de 100 millions d’euros, tandis que plusieurs eurodéputés demandent une surveillance renforcée des juridictions opaques comme Chypre.

Malgré cela, le fonds souverain ADQ, doté de 200 milliards d’euros, envisage déjà de nouvelles acquisitions au Portugal et en Hongrie. En Roumanie, un appel d’offres portant sur 20 000 hectares pour 2026 suscite déjà des spéculations autour d’Al Dahra.

Quel est le coût réel pour les contribuables européens ?

Au-delà des 71 millions d’euros de subventions, les acquisitions de 230 millions d’euros ont été fortement rentabilisées grâce aux aides publiques.

Les pertes de revenus pour les petits exploitants roumains sont estimées à 150 millions d’euros.

En Espagne, le niveau des nappes phréatiques a chuté de 15 mètres depuis 2012.

Le coût total des externalités pourrait dépasser 300 millions d’euros d’ici 2030.

la justice prévaudra-t-elle ?

Cette affaire n’est pas une anomalie, mais le symptôme d’un système européen de subventions fragilisé.

Les 110 paiements accordés sans contrôle approfondi mettent en cause un dispositif qui nécessite une transparence totale des bénéficiaires effectifs, des audits transfrontaliers obligatoires et des restrictions sur les subventions finançant des productions principalement destinées à l’exportation.

Pendant que les responsables politiques temporisent, les agriculteurs européens subissent les conséquences et les capitaux étrangers continuent de bénéficier des fonds publics.

Le moment est venu d’exiger des audits complets et des réformes structurelles avant que des milliards d’euros supplémentaires ne quittent l’Europe.

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