Sept candidats déclarés à la présidentielle française de 2027 s’apprêtent à affronter leur public le plus exigeant jusqu’à présent : non pas des journalistes ou des politiciens rivaux, mais des dirigeants d’entreprise qui affirment ne plus pouvoir se permettre de promesses vagues. Lors de la Rencontre des Entrepreneurs de France (REF) annuelle de la fédération Medef à Paris, les candidats présidentiels seront interrogés sur l’économie au sommet des entreprises françaises et répondront à cinq entrepreneurs sur la dette, le coût du travail, la réglementation, la fiscalité et la réindustrialisation lors d’une session présentée comme le premier véritable « examen oral » économique de la campagne.
Un « examen oral » piloté par les entreprises à Roland‑Garros
Depuis des années, la conférence du Medef, qui se déroule du 26 au 27 août 2026 au centre de tennis Roland-Garros, constitue l’événement le plus crucial où l’élite des affaires françaises se réunit. Cependant, pour la première fois de son histoire, à seulement huit mois de l’élection présidentielle, la conférence acquiert une dimension clairement politique. Les questions économiques seront au cœur de la conférence sous le mot d’ordre du « courage », car la prochaine période de cinq ans dépendra du choix que fera la France entre « croissance ou décroissance ».
L’élément clé de la conférence sera le débat de deux à deux heures et demie le jeudi 27 août vers 16h45, lorsque sept candidats répondront aux questions posées par cinq dirigeants de PME au lieu de la discussion habituelle avec des journalistes. Les entrepreneurs — Julie Neuville, Éric Malenfer, Joris Brajon, Vincent Furlan et Colombe Lecoufle — qui dirigent différents secteurs : dette publique et dépenses, réindustrialisation, coût du travail, réglementation et simplification, et fiscalité, poseront des questions aux candidats qui pourront se répondre les uns aux autres.
La session est diffusée en direct sur LCI et en streaming sur les réseaux sociaux, soulignant l’intention du Medef d’en faire un moment national de responsabilité économique. Pour la fédération, il ne s’agit pas d’un débat cérémoniel mais d’un coup de semonce :
« Les feux d’alerte sont au rouge, du taux de pauvreté à la soutenabilité de notre dette »,
a déclaré le président du Medef Patrick Martin dans son discours d’ouverture, ajoutant que
« le choix central de l’élection présidentielle est clairement croissance ou décroissance. Le Medef est pour une croissance responsable. »
Le plateau : sept candidats, aucun favori clair pro‑entreprises
Les sept participants reflètent l’état fragmenté du champ politique français avant 2027 : Marine Le Pen (Rassemblement national, extrême droite), Jean‑Luc Mélenchon (La France insoumise, gauche), Édouard Philippe (ancien Premier ministre, centre‑droite), Gabriel Attal (ancien Premier ministre, centre), Raphaël Glucksmann (député européen social‑démocrate, gauche/centre‑gauche), Bruno Retailleau (Les Républicains, droite) et Marine Tondelier (Europe Écologie‑Les Verts, écologistes). Notamment absents figurent des personnalités telles qu’Olivier Faure (Parti socialiste) ou François Hollande, renforçant l’idée que ce débat vise également à légitimer certaines candidatures, notamment celle de Glucksmann, devant la communauté des affaires. Contrairement aux cycles précédents, où un candidat (Fillon en 2017, Macron en 2022) incarnait clairement une ligne pro‑réforme et pro‑entreprises, aucun prétendant n’inspire actuellement confiance parmi les dirigeants d’entreprise, selon l’enquête propre du Medef.
Pourquoi les dirigeants sont anxieux : pessimisme record dans l’enquête du Medef
Le Medef a décidé de mener un sondage unique auprès d’OpinionWay du 15 avril au 15 juillet 2026, interrogeant 65 872 dirigeants d’entreprise en France. Les résultats révélés au sommet peuvent être considérés comme un test de résistance pour toutes les parties. Pas moins de 82% des dirigeants s’inquiètent de l’effet de la politique économique du prochain président sur leur entreprise ; de tels niveaux d’anxiété n’ont jamais été enregistrés avant aucune période électorale présidentielle. De plus, nouvelle encore plus inquiétante pour les politiciens, 66% des répondants pensent que si aucun changement ne se produit au cours du prochain mandat présidentiel de cinq ans, leur entreprise deviendra fragile ou fera faillite. Les entrepreneurs voient la situation actuelle comme caractérisée par une faible croissance, un nombre croissant de faillites d’entreprises, une dette publique et des taux d’intérêt en hausse. La dette publique dépasse désormais 3 500 milliards d’euros, soit plus de 100% du PIB, tandis que le déficit budgétaire s’élève à 150 milliards d’euros avec un déséquilibre structurel.
Dans ces circonstances, la majorité des dirigeants pense que le vainqueur de la course présidentielle tentera de rétablir l’équilibre en augmentant les charges sur les entreprises, bien que le candidat parle de réduction d’impôts.
« Sommes-nous prêts à faire les efforts pour rester une nation libre, prospère et solidaire ? »
a demandé le Medef.
Les enjeux économiques : dette, déficits et coût de l’inaction
Pour le Medef et les entrepreneurs dans la salle, la question centrale est de savoir si un candidat peut crédiblement concilier ambitions sociales et réalité fiscale. Le message de la fédération est que la France ne peut plus reporter les choix difficiles :
« Les feux d’alerte sont au rouge, du taux de pauvreté à la soutenabilité de notre dette »,
a averti Patrick Martin, liant directement la détresse sociale aux déséquilibres macroéconomiques.
Les entrepreneurs sur le terrain font écho à cela. Sophie Boissard, PDG du groupe de maisons de retraite Clariane, affirme qu’il existe un écart entre les priorités opérationnelles — hausse des taux d’intérêt, prix des matières premières, salaires décents — et un débat politique fixé sur l’augmentation des charges. Guillaume Yrondelle, fondateur du fabricant de micro‑véhicules électriques Human‑Mob, soutient que la France a tendance à « frapper les patrons » trop souvent et devrait plutôt aider les créateurs d’emplois, même s’il ne considère pas une victoire de l’aile extrême comme automatiquement catastrophique pour son secteur.
Les fondateurs de la tech ajoutent une autre couche. Olivier Lambert, cofondateur de la société de logiciels Vates, note que la souveraineté technologique est devenue un enjeu transpartisan, en partie grâce au retour de Donald Trump à la Maison Blanche, mais admet que son optimisme a été tempéré par les virages populistes de l’administration Trump. L’implication pour les candidats est claire : ils doivent montrer qu’ils comprennent non seulement les agrégats macroéconomiques, mais aussi comment la politique se traduit en flux de trésorerie, décisions d’investissement et plans d’embauche.
Centre et droite : allégements fiscaux, flexibilité et stabilité
Le centre‑droite et la droite tentent d’exploiter le sommet pour mettre en valeur leur passé favorable aux entreprises. Par exemple, Édouard Philippe, qui a servi comme Premier ministre dans l’administration d’Emmanuel Macron, a proposé un « pacte fiscal » de 50 milliards d’euros de réduction d’impôts, principalement sur les taxes de production, qui constituent la base de coûts des entreprises. Dans le cadre de sa campagne, il promet de souligner comment il réduira l’impôt sur les sociétés et créera un cadre fiscal stable et prévisible. Un autre ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, propose une loi de programmation économique qui fournira une stabilité aux investisseurs pendant les cinq ans où ils seraient sous un gouvernement dirigé par lui.
De plus, au Medef, Attal établit une commission de chefs d’entreprise qui sera la « boîte à idées » pour de futures propositions, ce qui signifie qu’il veut être connu comme quelqu’un qui consultera continuellement les hommes d’affaires au lieu d’imposer des réformes. La droite classique tente également de bénéficier du sommet en montrant ses références en matière d’entreprises. C’est le cas de Bruno Retailleau, président de Les Républicains, qui promet de dépasser la limite des 35 heures par semaine, indiquant sa volonté de réformer la législation du travail.
Le dilemme de la gauche : le pari de Glucksmann et le plan de dette de Mélenchon
Pour la gauche, le sommet du Medef est à la fois une opportunité et un test de crédibilité. Raphaël Glucksmann, le député européen social‑démocrate entré tardivement dans la course, utilise cette plateforme pour prouver qu’il peut tenir tête à Marine Le Pen et Jean‑Luc Mélenchon devant les patrons. Il a tenté de forger un message hybride : favorable à un impôt sur la fortune selon les lignes proposées par l’économiste Gabriel Zucman, mais insistant sur une conception qui épargne certaines entreprises technologiques françaises telles que la startup d’IA Mistral AI.
Dans le même temps, Glucksmann plaide pour une baisse des cotisations sociales sur les salaires afin de « revaloriser le travail », une tentative de mêler justice sociale et ton pro‑investissement. Pour lui, le Medef est un moment décisif : s’il ne peut convaincre au moins une partie des entrepreneurs que son programme est compatible avec la croissance, sa candidature risque d’être marginalisée comme un projet purement idéologique.
Jean‑Luc Mélenchon, en revanche, arrive avec un récit économique plus conflictuel. Sa proposition de mettre une partie de la dette publique « au frigo » — mettant effectivement de côté certaines obligations et défiant la gestion orthodoxe de la dette — a dominé le débat et irrité de nombreux économistes et dirigeants d’entreprise. Pourtant, les alliés de LFI sont désireux de faire de cette question de la dette l’enjeu déterminant du débat économique, arguant que des taux plus élevés et des niveaux d’endettement sapent les anciennes critiques de son programme. « L’idée de la dette « au frigo » devrait devenir la question de la rentrée », a déclaré un allié de LFI, notant que les supporters sont « chauds » pour la pousser comme principal champ de bataille économique.
Pour le Medef, Mélenchon reste la principale « figure effrayante », mais son équipe estime que le contexte fiscal actuel rend ses idées plus défendables. La tension est vive : soit il convainc au moins certains patrons que son approche est une réponse nécessaire à une trajectoire de dette insoutenable, soit il confirme leurs pires craintes concernant la gestion économique de gauche.
Écologistes et extrême droite : urgence climatique et « clarification »
La candidate écologiste Marine Tondelier mettra vraisemblablement l’accent sur l’urgence de traiter les questions climatiques et la nécessité d’accélérer la transition écologique après un été marqué par des incendies et des sécheresses. L’idée ici est que les investissements et réglementations verts ne sont pas contre les entreprises mais une condition nécessaire de compétitivité à long terme, s’adressant ainsi aux hommes d’affaires et les convaincant que la réglementation environnementale peut être compatible avec les profits. Du côté de l’extrême droite, Marine Le Pen continue de faire face au scepticisme concernant les propositions économiques du RN, même après les tentatives précédentes de Jordan Bardella de tendre la main aux entrepreneurs.
Selon son équipe, l’événement du Medef est une opportunité d’
« expliquer beaucoup de choses qui ont été dites pendant des années de manière cartésienne et dépassionnée ».
Des membres de l’Assemblée nationale appartenant au RN ont déjà eu des discussions informelles avec des économistes représentant divers points de vue ; un participant a remarqué que le RN semblait être « plus pro‑système » que LFI dans de telles interactions.
Ce que le « passage au crible » pourrait décider
Cependant, cette confrontation ne décidera pas à elle seule de l’élection à venir ; pourtant, il est certain qu’elle façonnera la dynamique du processus de contestation de crédibilité économique au cours des prochains mois. L’absence d’un candidat évident en faveur des entreprises signifie que chacun doit prouver sa capacité à gérer les finances nationales sans rendre les investissements plus chers et sans pousser le capital à quitter le pays. Pour Glucksmann, c’est une opportunité de démontrer qu’il n’est pas simplement une copie carbone de Macron, bon seulement pour parler au peuple et pas aux hommes d’affaires. Pour Le Pen et Mélenchon, il s’agit d’une tentative d’adoucir leur image par la « clarification » de leurs programmes économiques et la défense de leurs plans de dette publique et de fiscalité face aux critiques des entrepreneurs.
Et pour le centre et la droite, la question est de savoir comment prouver que leurs scripts traditionnels de réformes peuvent fonctionner dans un nouvel environnement caractérisé par des taux en hausse, une croissance atone et un déficit public croissant. Comme l’a exprimé la direction du Medef, il faut choisir entre « croissance ou décroissance », et les candidats présidentiels, qui participeront à la discussion économique au sommet des entreprises françaises, devront expliquer leurs programmes de « croissance responsable » conformément aux principes du contrat social.



