Une nouvelle ligne de fracture est apparue dans les relations transatlantiques. Elle relie les questions de liberté d’expression à la régulation technologique et à la répartition du pouvoir des grandes plateformes mondiales face aux gouvernements souverains. Washington a franchi une étape exceptionnelle dans sa lutte contre ce qu’il considère comme des ingérences étrangères dans l’expression en ligne américaine, en interdisant l’octroi de visas à cinq ressortissants européens, dont l’ancien commissaire européen Thierry Breton.
Le conflit dépasse largement les simples exigences de visa ou les considérations personnelles. Il porte sur trois enjeux majeurs : le contrôle de l’espace public numérique et la définition de la liberté d’expression, ainsi que l’utilisation du pouvoir réglementaire comme outil de concurrence internationale.
Pourquoi les États-Unis ont-ils imposé des interdictions de visa à des Européens ?
En vertu de l’Immigration and Nationality Act, le secrétaire d’État Marco Rubio a imposé des restrictions de visa à cinq Européens, estimant qu’ils avaient dirigé des efforts organisés visant à pousser des plateformes américaines à censurer, démonétiser et réduire au silence des points de vue américains.
L’administration Trump a choisi d’utiliser le droit de l’immigration comme alternative aux outils commerciaux et aux sanctions économiques. Cette approche permet à Washington d’agir rapidement tout en envoyant un message symbolique fort. Les personnes visées par cette politique se verront refuser l’entrée aux frontières américaines, et le gouvernement pourra engager des procédures d’expulsion contre tout ressortissant étranger encore présent sur le territoire.
WE’VE SANCTIONED: Thierry Breton, a mastermind of the Digital Services Act. In August 2024, while serving as European Commissioner for Internal Markets and Digital Services, he published a letter using the DSA to threaten @elonmusk ahead of his livestream interview with President…
— Under Secretary of State Sarah B. Rogers (@UnderSecPD) December 23, 2025
Les personnes concernées ont ensuite été identifiées sur X par la sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, Sarah Rogers, qui les a décrites comme les cerveaux d’une campagne de censure menée depuis l’étranger et visant des entreprises et des voix américaines.
Cette stratégie, qui considère la régulation numérique comme une question de sécurité nationale liée à la souveraineté et à l’influence idéologique plutôt que comme un simple différend technique, reflète une évolution plus large de la stratégie américaine.
Comment Thierry Breton est-il devenu central dans ce conflit ?
Thierry Breton figure parmi les personnes sanctionnées. Il fut l’un des architectes les plus influents du cadre réglementaire numérique de l’Union européenne en tant que commissaire européen au Marché intérieur de 2019 à 2024. Le Digital Services Act (DSA), le Digital Markets Act (DMA) ainsi que la politique industrielle et technologique plus large de l’Europe relevaient de son portefeuille.
À Washington, Breton est présenté comme le « cerveau » du DSA, une loi que les responsables américains accusent de cibler injustement les entreprises technologiques américaines et de menacer la liberté d’expression. En Europe, il est au contraire perçu par beaucoup comme un défenseur du contrôle démocratique sur des plateformes disposant d’un pouvoir immense sur la circulation de l’information.
Breton a réagi vivement sur X, en invoquant des parallèles historiques qui ont profondément résonné en Europe :
@ThierryBreton :
« La chasse aux sorcières de McCarthy est-elle de retour ? À nos amis américains : la censure n’est pas là où vous pensez qu’elle est. »
Is McCarthy’s witch hunt back? 🧹
— Thierry Breton (@ThierryBreton) December 23, 2025
As a reminder: 90% of the European Parliament — our democratically elected body — and all 27 Member States unanimously voted the DSA 🇪🇺
To our American friends: “Censorship isn’t where you think it is.”
En faisant référence au maccarthysme, Breton a présenté l’interdiction de visa non comme une question juridique, mais comme une répression idéologique — visant à punir des philosophies réglementaires divergentes plutôt que des actes illégaux.
Que régule réellement le Digital Services Act ?
Le Digital Services Act de l’UE est au cœur du conflit. Outre l’imposition d’obligations de transparence et d’amendes en cas de non-respect, le DSA exige des plateformes qu’elles traitent les contenus illégaux, les risques systémiques et l’amplification algorithmique de contenus nuisibles.
Selon les responsables européens, la loi régule les comportements plutôt que les opinions, en particulier la manière dont les plateformes gèrent des contenus déjà interdits par le droit européen.
Le DSA menace-t-il la liberté d’expression ou le pouvoir des plateformes ?
Washington adopte toutefois une lecture très différente du DSA. Des responsables de l’administration Trump affirment que les régulateurs européens exercent une pression sur les plateformes américaines pour étouffer des discours politiques légitimes — notamment conservateurs ou hostiles à l’immigration — et qu’ils imposent des frais de conformité qui agissent comme des barrières commerciales indirectes.
La plus récente Stratégie de sécurité nationale de l’administration, illustrant le caractère profondément idéologique de ce conflit, accuse explicitement les dirigeants européens de museler la dissidence et de censurer l’expression d’une manière risquant une « érosion civilisationnelle ».
Parmi les autres personnes sanctionnées figurent Anna-Lena von Hodenberg et Josephine Ballon de HateAid, Clare Melford du Global Disinformation Index (GDI), ainsi qu’Imran Ahmed du Centre for Countering Digital Hate. Ces figures représentent un réseau d’organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre la haine et la désinformation en ligne.
Leur travail est depuis longtemps controversé aux États-Unis, en particulier auprès des conservateurs, qui soutiennent que les programmes visant les « contenus nuisibles » servent à exercer une pression financière sur des voix dissidentes et à mettre sur liste noire certains médias.
Clare Melford a déjà déclaré que l’objectif du GDI était de
« briser le modèle économique des contenus nuisibles en ligne »
en détournant la publicité des médias polarisants — un langage que les critiques citent comme preuve d’une censure économique.
Comment l’Europe répond-elle aux accusations et sanctions américaines ?
Les dirigeants européens ont réagi avec une unité rare. La Commission européenne a « fermement condamné » les interdictions de visa et exigé des explications, avertissant que Bruxelles répondrait « rapidement et de manière décisive » si nécessaire.
Le président français Emmanuel Macron a qualifié cette décision d’attaque, déclarant que ces mesures constituent une tentative d’intimidation et de coercition visant à saper la souveraineté numérique de l’Europe.
France condemns the visa restriction measures taken by the United States against Thierry Breton and four other European figures.
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) December 24, 2025
These measures amount to intimidation and coercion aimed at undermining European digital sovereignty.…
Pour Paris et Bruxelles, l’enjeu est existentiel. Si Washington peut sanctionner des régulateurs européens et des acteurs de la société civile pour l’application du droit de l’UE, cela soulève de sérieuses questions sur la capacité de l’Europe à préserver son autonomie réglementaire à l’ère des géants technologiques basés aux États-Unis.
Les interdictions de visa deviennent-elles un nouvel outil de pression géopolitique ?
Le recours aux interdictions de visa est particulièrement significatif. La majorité des Européens entrent aux États-Unis via le programme d’exemption de visa, mais doivent néanmoins obtenir une autorisation électronique auprès des autorités américaines. Lorsqu’une personne est signalée dans les systèmes du DHS, une liste noire silencieuse se crée de facto, sans procédure formelle de sanction ni contrôle judiciaire.
Cette stratégie permet à Washington d’exercer une pression sans engager de litiges juridiques en droit international ou commercial. Elle établit également un précédent : les désaccords réglementaires peuvent désormais avoir des conséquences personnelles directes.
Quel précédent pour les futurs régulateurs ?
Dans la bataille mondiale autour de la gouvernance numérique, les restrictions de visa imposées à Thierry Breton et à d’autres responsables européens marquent un tournant majeur. Ce qui n’était au départ qu’un différend politique sur la régulation des plateformes est devenu un conflit portant sur la légitimité, la souveraineté et l’avenir de la liberté d’expression.
Cette décision alimente le récit américain selon lequel il s’agirait de protéger la liberté d’expression contre une censure étrangère. Elle renforce, en Europe, les inquiétudes liées à des attaques politiques directes contre l’autonomie réglementaire.
Le risque réside dans l’escalade. Si les restrictions migratoires deviennent une réponse standard aux différends réglementaires, la gouvernance technologique mondiale pourrait se fragmenter durablement selon des lignes idéologiques.



