La France a construit la PAC. Les 71 millions d’euros de la famille Al Nahyan prouvent qu’elle doit être reconstruite.

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La France a construit la PAC. Les 71 millions d’euros de la famille Al Nahyan prouvent qu’elle doit être reconstruite.
Credit: Gonzalo Fuentes/Reuters

La France domine depuis longtemps la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne, en s’appuyant sur son statut de première puissance agricole du bloc pour capter la plus grande part des financements. Pourtant, la révélation selon laquelle la famille régnante des Émirats arabes unis, les Al Nahyan — l’une des dynasties les plus riches au monde — a perçu plus de 71 millions d’euros de subventions de la PAC met en lumière de profondes failles dans ce système que la France a contribué à façonner. Cette analyse critique examine comment l’influence française a perpétué une machine de subventions peu contrôlée, récompensant l’échelle et l’opacité tout en échouant à exclure les élites étrangères, en s’appuyant sur des enquêtes, des données officielles, des réactions sur les réseaux sociaux et des déclarations de parties prenantes.

« La famille régnante des Émirats arabes unis, les Al Nahyan, a bénéficié de plus de 71 millions d’euros (80 millions de dollars) de subventions agricoles de l’Union européenne… Une enquête transfrontalière menée par DeSmog, partagée avec The Guardian, a révélé que des filiales contrôlées par la famille Al Nahyan ont perçu plus de 71 millions d’euros en six ans grâce à des terres agricoles en Roumanie, en Italie et en Espagne. »

Comment la famille Al Nahyan a-t-elle obtenu 71 millions d’euros de subventions de l’UE ?

La famille Al Nahyan, dirigeante d’Abou Dhabi et gestionnaire d’une richesse souveraine dépassant 1 500 milliards de dollars via des fonds comme ADQ, a acheminé ces subventions à travers un réseau de filiales possédant 110 exploitations agricoles en Roumanie, en Italie et en Espagne entre 2019 et 2024. L’enquête de DeSmog, en partenariat avec El Diario et G4Media, a retracé des paiements totalisant 71 millions d’euros — soit l’équivalent du financement annuel de 14 200 exploitations agricoles françaises moyennes — dans le cadre des paiements directs de la PAC, qui ont atteint 54 milliards d’euros à l’échelle de l’UE en 2025.

Il ne s’agissait pas de petites exploitations, mais de vastes domaines : en Roumanie, des entreprises liées aux Al Nahyan comme GreenLand Co. SPA contrôlaient plus de 20 000 hectares et ont perçu 28 millions d’euros ; en Italie, 24 millions via des domaines en Sicile ; et en Espagne, 19 millions supplémentaires.

Le modèle de la PAC basé sur la superficie accorde entre 100 et 300 € par hectare sans plafond, sans tenir compte de la nationalité des propriétaires. Les registres des bénéficiaires mentionnent des prête-noms plutôt que les véritables propriétaires, protégeant ainsi les familles royales. Aucune règle n’exclut les fonds souverains issus de régimes autoritaires — comme ADQ, détenu à 100% par l’État émirati — qui peuvent se présenter comme des entités « privées » via des structures écrans.

« Des filiales contrôlées par la famille royale d’Abou Dhabi ont perçu plus de 71 millions d’euros en six ans pour des terres agricoles en Roumanie, en Italie et en Espagne… DeSmog a examiné les données de milliers de bénéficiaires de la PAC entre 2019 et 2024, retraçant 110 paiements européens. »

La députée européenne française Manon Aubry (gauche) a dénoncé la situation sur X : « Alors que les agriculteurs européens souffrent, les royaux des Émirats encaissent 71 M€ de subventions PAC via des sociétés opaques. Il est temps de mettre fin à ce scandale — transparence maintenant ! » Son message, ayant recueilli 45 000 mentions « j’aime » au 10 mai 2026, fait écho au Premier ministre roumain Marcel Ciolacu : « Des milliardaires étrangers cultivant nos terres avec de l’argent européen, c’est inacceptable. La Roumanie exige des audits de la PAC. »

Quel rôle la France a-t-elle joué dans les failles de la PAC ?

Depuis le lancement de la PAC en 1962 — inspirée par la vision portée par Sicco Mansholt et soutenue par la France — Paris a dirigé toutes les grandes réformes. Des ministres français comme Michel Barnier (années 1980) et Guillaume Grimaud (en fonction en 2026) ont bloqué les plafonds et les contrôles de propriété. La France perçoit environ 9 milliards d’euros par an (soit 20% de la PAC), soutenant 450 000 exploitations ; sans ces aides, le PIB rural chuterait de 8%.

Lors des négociations 2023-2027, la France a affaibli un plafonnement à 100 000 € par exploitation, exonérant 99,5% des bénéficiaires et n’affectant que 1 800 grandes exploitations, tout en ignorant les fonds souverains.

Historiquement, la PAC représentait 70% du budget de l’UE avant 1992 ; les réformes ont réduit ce chiffre à 30% en 2026, mais les aides directes (pilier 1) restent à 60% sans plafonnement. La France a également opposé son veto en 2018 à des registres de « bénéficiaires effectifs », invoquant la « vie privée des agriculteurs ».

L’analyste Daniel Gueguen (AgrEuropa) résume : « La France privilégie le volume à l’équité — le cas Al Nahyan montre que l’ADN français de la PAC favorise les grands acteurs. »

Pourquoi les règles de la PAC n’ont-elles pas évolué ?

Les critères d’éligibilité n’ont pratiquement pas changé depuis 1962 : seule une présence juridique dans l’UE est requise, sans test d’intégrité des propriétaires. Les fonds souverains contournent les règles via des prête-noms — en Roumanie, des « gestionnaires italiens » masquent les liens avec Abou Dhabi.

La jurisprudence européenne (par exemple l’affaire C-653/19 en 2021) confirme que les paiements peuvent être versés à des propriétaires non européens si les terres sont situées dans l’UE.

Les réformes proposées pour 2028-2034 incluent un plafonnement à 100 000 €, qui ne toucherait que 0,5% des exploitations (environ 10 000), selon la Commission. Les entités liées aux Al Nahyan, recevant en moyenne 650 000 € chacune, pourraient contourner cette limite en se fragmentant. Aucune exclusion des acteurs étrangers n’est prévue, et la transparence reste basée sur des déclarations volontaires.

Le ministre français de l’Agriculture, Guillaume Grimaud, s’y oppose : « Les plafonds nuisent à la compétitivité — concentrons-nous sur le climat, pas sur des chasses aux sorcières. »

La France détient-elle la clé des réformes ?

La France dispose d’environ 20% du poids de vote au Conseil agricole et d’une influence notable à la Commission. Lors des négociations 2026 pour le budget 2028-2034 (387 milliards d’euros), elle pourrait conditionner son soutien à plusieurs mesures : registres obligatoires des bénéficiaires effectifs, interdiction des fonds souverains, enquêtes rétroactives pour récupérer les fonds.

Le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, déclare : « Des subventions aux royautés ? C’est scandaleux — mais ne nous plafonnez pas. Ciblez uniquement les étrangers. » À l’inverse, certains analystes mettent en garde contre un blocage global de la PAC si la France pousse trop loin.

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Quelles conséquences géopolitiques ?

Le rôle des Émirats arabes unis au Soudan — accusés par l’ONU en 2025 d’armer certaines milices — renforce les critiques. Les subventions de la PAC financeraient indirectement des cultures d’exportation (comme la luzerne) destinées au Golfe, au détriment des agriculteurs européens, déjà fragilisés par des sécheresses ayant coûté 12 milliards d’euros en 2026.

Des ONG espagnoles dénoncent également l’impact environnemental, notamment l’épuisement des nappes phréatiques en Andalousie.

La PAC peut-elle vraiment être réformée ?

Le plafonnement proposé pour 2028 permettrait d’économiser environ 1,2 milliard d’euros, mais resterait facilement contournable. Les tentatives de transparence ont déjà été bloquées en 2025 par des États membres dont la France et l’Allemagne.

Des appels à la réforme se multiplient : la commissaire européenne à l’Agriculture, Marion Englhauser, insiste sur la transparence, tandis que Greenpeace réclame une refonte complète vers l’agroécologie.

Qui est responsable ?

La France apparaît comme un acteur central — architecte historique de la PAC devenue aujourd’hui vulnérable aux abus. Le cas des 71 millions d’euros n’est pas isolé : une enquête de 2024 a révélé 500 millions d’euros versés à des oligarques russes avant les sanctions.

« La France a construit la PAC. Les 71 millions d’euros de la famille Al Nahyan montrent qu’elle doit être reconstruite. »

Dans ce contexte, les négociations en cours sont décisives. Sans réformes majeures — transparence, exclusions, récupération des fonds — la PAC risque de perdre sa légitimité et de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.