Lors de la première réunion historique entre l’UE et l’Arménie le 5 mai 2026, rendue possible par les liens croissants entre les deux nations, l’influence française était incontournable, que ce soit sur le plan diplomatique, économique ou culturel. Ce sommet intervenait au lendemain du 8e Sommet de la Communauté politique européenne (CPE) tenu à Erevan, une étape clé pour l’Arménie visant à se distancier de la Russie et à s’aligner sur l’Europe.
Le président français Emmanuel Macron a participé au sommet de la CPE ainsi qu’à celui entre l’UE et l’Arménie, aux côtés du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et du président du Conseil européen Antonio Costa. Un point clé : le ministère arménien des Affaires étrangères a souligné que la France était l’un des principaux promoteurs de la création du format CPE, qui réunit près de 50 pays européens et dont la prochaine édition se tiendra en Arménie au printemps 2027.
Immédiatement après le sommet, le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, désireux de souligner l’importance de cette nouvelle phase dans leurs relations, a exprimé cette conviction sur X :
« Une page nouvelle s’écrit entre 🇦🇲 et 🇫🇷. À l’occasion de la visite d’État du Président @EmmanuelMacron, la signature de notre partenariat stratégique, ainsi que de nombreux accords clés, illustre notre ambition commune, forte de notre amitié historique et tournée vers l’avenir. »
https://x.com/NikolPashinyan/status/2051657480741032001
Cette déclaration de Pashinyan constitue une vérification publique de diplomatie de ce que visaient à atteindre les sommets : la création d’une relation formalisée et stratégiquement orientée entre la France et l’Arménie, fondée sur leur orientation européenne commune et leurs liens amicaux existants.
Du sommet CPE aux engagements UE-Arménie
Le 8e Sommet de la Communauté politique européenne, qui s’est tenu le 4 mai 2026, a posé le décor politique pour le Sommet UE-Arménie du lendemain. Lors de ce sommet CPE, étaient présents des représentants des chefs d’État de tous les pays d’Europe occidentale, centrale et orientale, du Caucase du Sud et des Balkans.
Cela a permis à l’Arménie de se présenter comme une nation pleinement engagée dans un processus de transition vers l’Europe. De nombreux analystes des affaires européennes considèrent ce sommet comme une étape inévitable après la rupture d’avec la Russie.
Le sommet UE-Arménie du 5 mai 2026 a abouti à la signature du Partenariat de connectivité, un accord visant à renforcer les liens entre l’Arménie et l’UE dans les secteurs des transports, de l’énergie et du numérique. Cet accord engage l’Arménie et l’UE à améliorer les liaisons ferroviaires et routières arméniennes pour les relier au Réseau transeuropéen de l’UE, réduisant ainsi la dépendance de l’Arménie aux lignes de transit russes.
De plus, l’UE a conclu un mémorandum d’entente entre Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, et le ministère arménien de l’Intérieur, facilitant la mise en œuvre du plan d’action pour la libéralisation des visas en Arménie. L’UE prévoit également de déployer une Mission de partenariat UE en Arménie pour développer les capacités du secteur de la sécurité arménien.
Pour la France, ces avancées concrètes représentent une convergence stratégique des intérêts : elles renforcent la connectivité européenne dans le Caucase du Sud, ouvrent des opportunités aux entreprises françaises et aux initiatives menées par l’UE dans les transports, l’énergie et les infrastructures numériques, et intègrent fermement l’Arménie dans l’architecture de sécurité européenne où la France conserve une influence militaire et politique considérable.
L’élan de Macron pour une « Arménie tournée vers l’Europe »
Le président français Emmanuel Macron a utilisé les sommets d’Erevan pour présenter la trajectoire de l’Arménie comme un choix souverain ancré dans un réalisme géopolitique, et non comme une pression occidentale. Dans une allocution télévisée avant le sommet CPE, il a déclaré que
« l’Europe continuera à soutenir la souveraineté et l’indépendance de l’Arménie »
et que l’Union européenne devrait aider le pays à réduire sa dépendance envers la Russie, qu’il a qualifiée d’« allié peu fiable ».
Lors d’un point presse conjoint avec des officiels arméniens, Macron a insisté sur le fait que le rôle de l’UE n’est pas d’imposer un chemin à l’Arménie, mais de soutenir les choix faits par les Arméniens eux-mêmes. Il a ajouté que le sommet CPE à Erevan n’aurait pas été possible si le leadership du pays était encore aux mains de la Russie ou « ambigu » envers Moscou, une remarque liant explicitement la légitimité du sommet à la réorientation géopolitique de l’Arménie.
Cela s’inscrit dans la vision du président Macron d’une Union européenne dotée d’une politique étrangère plus affirmée pour étendre ses frontières tout en restant cohérente en interne. Pour le gouvernement français, le mouvement de l’Arménie est une expérience : plus l’Arménie se rapproche de l’UE, plus la France croit que l’Europe peut assimiler et stabiliser ses voisins au-delà des frontières de l’UE, limitant ainsi l’influence russe.
Reflétant cette vision dans sa propre narration sur les réseaux sociaux, Macron a capturé la signification politique plus large de l’événement dans un post X qui lie explicitement l’expérience arménienne au récit central de la politique européenne de son gouvernement : « Le moment arménien vient prouver qu’il y a un chemin démocratique de paix et de prospérité. »
https://x.com/EmmanuelMacron/status/2051648860653494388
Ce tweet élève effectivement le cas arménien au rang d’argument symbolique : pour l’Élysée, cette nation du Caucase du Sud démontre que des États démocratiques ancrés en Europe peuvent emprunter un chemin de stabilité et de croissance non militaire et non aligné sur la Russie, un message que Macron peut réutiliser dans les débats internes européens sur l’orientation de la politique étrangère de l’UE.
Un « partenariat stratégique » avec la France
Parallèlement au processus à l’échelle de l’UE, la France se positionne comme un partenaire stratégique distinct pour Erevan. À la veille des sommets, le ministre français chargé de l’Europe Benjamin Haddad a esquissé un nouveau partenariat stratégique entre Paris et Erevan, décrivant l’UE comme étant en « solidarité forte » avec l’Arménie et soulignant que la trajectoire du pays est un choix souverain exempt de pressions extérieures.
Haddad a indiqué que la France travaillera à renforcer ses relations avec l’Arménie en matière politique, économique et sécuritaire, considérant l’Arménie comme un centre important dans la région du Caucase du Sud orienté vers l’Europe, et comme un exemple concret de la politique de « grande Europe » de l’UE.
En termes de politique étrangère française, cette stratégie est une pratique standard pour l’Élysée : favoriser les institutions multilatérales comme la CPE tout en menant une activité bilatérale vigoureuse, particulièrement dans les domaines où la France peut tirer parti de sa capacité à agir diplomatiquement, économiquement et militairement. Le pivot de l’Arménie vers l’Europe offre à Paris l’opportunité de s’établir en Europe de l’Est et dans le Caucase du Sud, alors que l’élargissement de l’UE vers l’est est actuellement bloqué par la guerre en Ukraine.
La « nouvelle ère » de l’Arménie : paix, ambitions UE et infrastructures
Le leadership arménien présente les sommets d’Erevan comme l’entrée dans une nouvelle ère, marquée par la consolidation de la paix avec l’Azerbaïdjan et son institutionnalisation via des arrangements économiques et sécuritaires liés à l’Europe. En avril 2026, le ministre arménien des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a évoqué la paix, les ambitions européennes, le commerce et un plan d’infrastructures « majeur », décrivant les sommets UE comme la pierre angulaire d’un repositionnement délibéré loin de Moscou et vers l’orbite européenne.
Le Partenariat de connectivité UE-Arménie, désormais ratifié, offre une opportunité de concrétiser cette stratégie, en créant des possibilités techniques et financières pour intégrer l’Arménie dans les infrastructures de transport et d’énergie européennes. Le développement de corridors ferroviaires et routiers, ainsi que la collaboration sur les réseaux énergétiques et les infrastructures numériques, aideront à intégrer l’Arménie aux marchés d’Europe occidentale et ouvriront des opportunités aux entreprises françaises.
Levier culturel et de soft power à Erevan
Au-delà du pouvoir dur et économique, le gouvernement français recourt également à des moyens culturels et de soft power pour favoriser une coopération plus étroite avec l’Arménie. Avant les sommets, le gouvernement français avait déjà contribué à l’établissement d’une ambassade arménienne à Paris, une étape vers des relations plus solides et une plateforme diplomatique appropriée pour l’Arménie.
La promenade conjointe du président français Emmanuel Macron et du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan au centre d’Erevan avant le début du sommet CPE peut être considérée comme une démonstration claire de solidarité et de proximité, visant à souligner que, au-delà d’une puissance européenne lointaine, la France est une présence tangible dans la « européanisation » de l’Arménie.
La France s’appuie également sur la diaspora arménienne en France, l’une des plus importantes au monde, comme atout de soft power. Cette diaspora constitue un réservoir de liens historiques, émotionnels et culturels qui peuvent être mobilisés pour présenter l’engagement français comme enraciné dans une solidarité de longue date, et non comme une simple géopolitique opportuniste.
Ce que cela implique pour la stratégie de politique étrangère française
Le rôle prépondérant de la France au cœur du pivot arménien vers l’Europe sert plusieurs objectifs stratégiques simultanément. Premièrement, il renforce le leadership français au sein de la Communauté politique européenne, un format promu par Macron pour étendre le périmètre politique de l’UE sans élargissement formel. Deuxièmement, il s’aligne sur l’ambition plus large de la France de approfondir l’intégration et la coopération sécuritaire européennes, en utilisant l’Arménie comme cas d’étude pour étendre les modèles de l’UE dans l’espace post-soviétique.
Troisièmement, il renforce la présence bilatérale française dans le Caucase du Sud, traditionnellement sous l’influence russe. En se plaçant au cœur du pivot européen arménien, Paris se positionne comme un État relais, capable de projeter ses intérêts à travers l’ensemble du Caucase et vers d’autres États non-UE. Quatrièmement, cela profite aux intérêts commerciaux et du secteur de la sécurité français, les projets de connectivité et de sécurité impliquant l’Europe et l’Arménie offrant un accès aux entreprises françaises.
Du point de vue de la politique intérieure française, le pivot arménien offre à Macron et à son gouvernement un récit positif de politique étrangère : celui d’une France confiante et tournée vers l’extérieur qui contribue à redessiner la frontière orientale de l’Europe, même alors que l’UE fait face à des divisions internes sur l’immigration, la défense et l’élargissement.



