Pourquoi le retrait français du Sahel importe pour la sécurité régionale et mondiale ?

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Why French Withdrawal From the Sahel Matters for Regional and Global Security?
Credit: ca-cd.com

Le Sahel n’a pas attendu l’opération Barkhane pour connaître des interventions de contre-terrorisme, mais celle-ci, lancée en 2014, fut la plus vaste depuis la décolonisation. À son apogée, Barkhane comptait près de 5 000 soldats français déployés au Mali, au Niger et au Burkina Faso, pour combattre les membres d’al-Qaïda et de l’État islamique implantés dans les zones rurales et frontalières. Les premières victoires dont la neutralisation de chefs jihadistes ont créé une dynamique favorable, sans toutefois parvenir à stabiliser les systèmes politiques locaux.

À partir de 2017, Paris a intégré cette stratégie dans la Force conjointe du G5 Sahel, alors même que les violences persistantes révélaient les faiblesses des structures étatiques.

La France suivait aussi une approche plus globale via l’Alliance pour le Sahel, établie en 2017 avec l’Allemagne, l’UE et plusieurs institutions multilatérales. Le but : de vastes programmes durables de gouvernance, d’éducation et de développement économique. Malgré une pression initiale accrue sur les groupes armés, les facteurs profonds alimentant leur recrutement pauvreté, marginalisation, faiblesse de l’État sont restés intacts. Dès 2022, les interventions étrangères ne suffisaient plus à enrayer l’instabilité politique, ouvrant la voie à une succession de coups d’État.

L’opération Barkhane et les premiers gains

Barkhane reposait sur une stratégie transfrontalière visant à poursuivre les groupes insurgés et à perturber leurs chaînes d’approvisionnement. L’armée française misait sur le renseignement et sur des frappes ciblées ayant éliminé plusieurs chefs militants. Mais les violences ont continué de se diffuser vers le sud, les réseaux jihadistes adaptant leurs modes opératoires et consolidant leur présence à l’échelle communautaire.

Transition vers le multilatéralisme

En 2022, la mission de formation de l’UE au Mali avait déjà entraîné plus de 20 000 soldats maliens. Pourtant, les financements de développement ont tardé : les partenaires européens n’ont fourni qu’un cinquième des fonds promis, compromettant la pérennité des progrès obtenus sur le terrain.

Montée des juntes militaires

Entre 2020 et 2023, une série de coups d’État a renversé les régimes civils. Les putschs de 2020 et 2021 au Mali, puis ceux de 2022 au Burkina Faso et de 2023 au Niger, ont inauguré une vague autoritaire. Les juntes ont présenté la présence française comme un échec intrusif, exploitant les frustrations populaires. Leur expulsion des forces françaises a rompu les alliances traditionnelles et ouvert la voie à de nouveaux acteurs géopolitiques.

La popularité de ces régimes s’est consolidée autour d’un discours souverainiste. À Bamako et Ouagadougou, les foules ont réclamé des partenaires « respectant les choix nationaux », un message devenu omniprésent dans les médias locaux en 2024. Cette dynamique interne a redéfini les alliances régionales et modifié en profondeur l’équilibre sécuritaire.

Influence russe et pivot anti-occidental

Les successeurs du groupe Wagner ont afflué après le départ français. En 2024, selon les services européens, environ 1 500 agents russes opéraient au Mali, offrant armement, formation et escortes en échange d’accords sur l’or et d’autres ressources. Pourtant, les attaques jihadistes ont augmenté : le Burkina Faso a enregistré près de 2 000 morts en 2024 selon l’ACLED. Cette dépendance à Moscou a affaibli la diplomatie occidentale et renforcé le basculement stratégique de la région.

L’Alliance des États du Sahel

En 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté leurs cadres régionaux antérieurs et fondé l’Alliance des États du Sahel. Cette structure renforce la légitimité politique des juntes au détriment des mécanismes régionaux de pression. Leur démarche collective bouleverse l’architecture sécuritaire ouest-africaine et complique la médiation et les opérations de paix.

Responsabilité européenne partagée

Durant Barkhane, la France finançait environ 80 % des dépenses sécuritaires, tandis que l’UE contribuait surtout à la formation et à la diplomatie. Les divisions internes européennes ont entravé les stratégies de long terme, déjà fragilisées par les débats politiques nationaux.

Ces tensions ont été mises en lumière lors du sommet UA-UE de 2025 à Luanda. Les dirigeants africains ont salué les efforts renouvelés pour renforcer l’Architecture africaine de paix et de sécurité, alors que les Européens reconnaissaient l’écart entre promesses et réalisations.

Sous-investissement et fractures de développement

Les économies sahéliennes demeurent parmi les plus pauvres du monde, affichant un PIB par habitant d’environ 800 dollars. L’aide européenne, centrée sur la stabilisation rapide, n’a pas corrigé les problèmes structurels, laissant les populations vulnérables au recrutement jihadiste. Après le retrait français, les décès liés au terrorisme ont triplé, atteignant près de 8 000 par an en 2024.

Expansion jihadiste après le départ français

Selon les estimations de l’ONU, près de 40 % du territoire malien est contrôlé en 2025 par le JNIM affilié à al-Qaïda. Les groupes armés se sont étendus vers le Togo et le Bénin, alimentant les craintes d’un débordement vers les États côtiers.

Répercussions régionales et humanitaires

Plus de 3 millions de personnes ont été déplacées au Sahel. Les flux migratoires vers l’Afrique du Nord et l’Europe augmentent fortement : environ 10 000 migrants originaires du Sahel devraient traverser la Méditerranée via la Libye et la Tunisie en 2025. Les États côtiers subissent une pression croissante alors qu’ils doivent gérer les incursions tout en préservant la stabilité sociale.

Menaces transfrontalières et fragilité institutionnelle

Le trafic d’armes, l’exploitation minière illégale et les réseaux de drogue prolifèrent dans les zones échappant au contrôle étatique. Les juntes centralisent le pouvoir dans les capitales, aggravant la gouvernance déjà fragile dans les zones rurales — un terreau fertile pour l’expansion des groupes militants.

Reconfigurations géopolitiques dans le Sahel

Le tournant stratégique du Sahel ne se résume pas au départ français ou à l’arrivée Russie. La Chine intensifie ses investissements miniers plus de 5 milliards de dollars tandis que la Turquie fournit drones et formations militaires aux régimes militaires. Ces acteurs privilégient leurs propres intérêts économiques et stratégiques plutôt qu’une lutte coordonnée contre le terrorisme.

Partenariats diversifiés et ambiguïtés sécuritaires

La multiplication d’acteurs externes aux objectifs divergents fragmente encore davantage l’environnement sécuritaire. Ces contradictions compliquent la cohérence des formations, des équipements et des réformes institutionnelles, réduisant la capacité régionale à lutter de manière unifiée contre l’insurrection.

Conséquences pour la diplomatie africaine

L’Union africaine, devenue membre permanent du G20 en 2023, plaide pour une stabilisation menée par les Africains eux-mêmes. Pourtant, ses structures de paix fonctionnent à seulement 10 % de leur capacité, selon une évaluation interne de 2025. Sans soutien financier durable ni consensus politique, l’institution peine à faire face à l’escalade.

Répercussions pour la sécurité mondiale

Le Sahel devient un élément central des préoccupations sécuritaires internationales, notamment en raison du risque d’exportation du terrorisme. Les services européens ont établi des liens entre certaines arrestations en 2025 et des réseaux de recrutement basés au Mali. Des analystes avertissent : des sanctuaires jihadistes incontrôlés pourraient reproduire les dynamiques observées en Afghanistan et en Syrie.

L’instabilité souligne également les limites des opérations de maintien de la paix. La MINUSMA, qui a mis fin à sa mission en 2023 après près de 300 morts, illustre les risques d’une présence dépourvue de soutien politique et logistique unifié. Le vide laissé depuis ouvre de nouveaux espaces aux groupes armés.

Alors que les débats persistent sur la question de savoir qui a « perdu » le Sahel, les faits révèlent une responsabilité partagée : retrait français accéléré, échecs de gouvernance, incohérences européennes, montée du sentiment anti-occidental et incursions d’acteurs extérieurs. En 2025, à mesure que les engagements UA-UE sont mis à l’épreuve, une question demeure : quelle coalition régionale, européenne ou émergente saura inverser la consolidation des juntes et redéfinir la trajectoire du Sahel avant une nouvelle phase d’instabilité ?

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