Après plusieurs mois de négociations très intenses et parfois chaotiques, le gouvernement français a finalement réussi à remettre le budget 2026 sur les rails. Néanmoins, certains experts et chefs d’entreprise estiment que cet accomplissement a eu un coût très élevé. Bien que le nouveau budget vise à réduire le déficit public français de 5,4 % du PIB en 2025 à 5 % en 2026, il ne respecte pas l’objectif de 4,6 % initialement fixé par l’ancien Premier ministre François Bayrou.
Cependant, les observateurs ont averti que ce déficit pourrait compromettre l’engagement de la France à le ramener à 3 % d’ici 2029 dans le cadre de l’Union européenne. La dette publique du pays continue également de croître, dépassant 115 % du PIB.
Comment le gouvernement a-t-il navigué dans la fragmentation politique ?
L’adoption du projet de loi de finances est également significative en termes d’équilibre politique nécessaire dans le contexte parlementaire fragmenté en France. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, membre du parti centriste Renaissance, a hérité d’une coalition ayant perdu sa majorité au Parlement après les élections de 2022, puis de nouveau lors d’une élection anticipée en 2024. Pour gérer la situation, Lecornu a obtenu le soutien tacite du Parti socialiste (PS) en échange de plusieurs concessions, notamment sur des priorités de gauche.
Lecornu a survécu à deux votes de confiance après avoir invoqué un outil constitutionnel spécial pour faire avancer le budget sans vote parlementaire complet. Annonçant le succès de l’adoption du budget sur la plateforme X, il a écrit :
« La France a enfin un budget »,
reflétant à la fois le soulagement et la réalité que le compromis est né plus de la nécessité que d’une vision économique stratégique.
Quelles sont les implications pour les objectifs de déficit et de dette de la France ?
Bien que le budget représente un petit pas vers la réduction du déficit, il place la France sur une mauvaise trajectoire pour respecter ses engagements fiscaux à long terme. Avec un déficit estimé à 5 % du PIB, la France est encore loin d’atteindre l’objectif de 3 % fixé par l’UE d’ici 2029. Cela inquiète les économistes, qui craignent que la trajectoire actuelle n’aggrave la position de la dette française, déjà supérieure à 115 % du PIB.
Quel impact sur les entreprises et l’investissement ?
Le budget 2026 introduit d’importantes modifications de la fiscalité des entreprises, suscitant l’inquiétude des plus grandes sociétés françaises. Les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 1,5 milliard d’euros sont confrontées à une hausse de 20 % de l’impôt sur les sociétés, tandis que celles générant plus de 3 milliards d’euros voient leur taux augmenter de 41 %. Le gouvernement a également reporté les réductions prévues des taxes sur la production, initialement destinées à soutenir la compétitivité des entreprises.
Philippe Crevel, économiste au think tank parisien Cercle de l’Épargne, souligne que ces concessions font partie du compromis global avec le Parti socialiste. Crevel explique que, bien que les partis de gauche aient obtenu des ajustements des tranches d’imposition liées à l’inflation, des compléments pour les travailleurs modestes et le report de la réforme controversée des retraites, le gouvernement de Macron conserve les éléments essentiels de son agenda pro-entreprises. Les mesures telles que la flat tax de 30 % sur les revenus du capital et l’impossibilité pour les socialistes d’introduire une taxe de 2 % sur les super-riches maintiennent l’agenda économique présidentiel.
L’héritage pro-entreprises de Macron est-il encore visible ?
Selon les experts, malgré quelques concessions de gauche, l’héritage pro-entreprises de Macron reste perceptible. Anne-Sophie Alsif, économiste en chef chez BDO, souligne que, bien que le gouvernement ait eu du mal à mettre en œuvre de nouvelles politiques pro-entreprises depuis la réélection de Macron en 2022, les mesures adoptées lors de son premier mandat, comme la réduction de l’impôt sur les sociétés, continuent d’avoir un impact positif.
Alsif identifie les principaux signes de cet héritage :
« Le chômage est passé de plus de 9 % à moins de 8 %, la France conserve sa position de première destination pour les investissements directs étrangers en Europe pour la sixième année consécutive, et des projets de réindustrialisation sont en cours. »
Alsif considère le budget 2026 comme un « compromis nécessaire » et souligne que la première version du budget était beaucoup plus orientée à gauche. L’adoption du budget a déjà eu un effet positif sur les marchés, illustré par la baisse des taux des obligations d’État françaises à 10 ans. Alsif estime que le budget aura un effet positif sur la croissance du PIB, prévue autour de 1 % cette année.
Pourquoi les entreprises critiquent-elles le processus ?
Si les économistes reconnaissent les avantages d’avoir enfin un budget, les chefs d’entreprise critiquent vivement le processus et ses résultats. Éric Maumy, dirigeant de l’assureur lyonnais APRIL, décrit les mois de négociations budgétaires comme un « spectacle pathétique » qui a exposé la France à un examen international négatif.
Maumy, avec environ 2 000 autres dirigeants de PME, a fondé le mouvement « Trop, c’est trop » en novembre 2025, au plus fort de la crise budgétaire. Il critique la politique gouvernementale consistant à geler les réformes des retraites, à maintenir une fiscalité élevée pour les entreprises et à augmenter encore les dépenses publiques, alors que celles-ci représentent déjà 57 % du PIB.
Le modèle économique de l’offre de Macron est-il en crise ?
Certains économistes estiment que le budget 2026 marque la fin du modèle économique de l’offre de Macron. Marc Touati, conseiller économique chez eToro, société d’investissement basée en Israël, prévient que les charges supplémentaires sur les entreprises affecteront les 8,1 millions d’employés des 300 plus grandes entreprises françaises ainsi que leurs nombreux fournisseurs. Il prévoit une réduction des investissements, des licenciements et des répercussions économiques plus larges.
Touati souligne que la stratégie de croissance de Macron — largement dépendante des dépenses publiques plutôt que des réformes structurelles pro-entreprises — a montré ses limites, comme en témoignent la faible croissance du PIB, la hausse des faillites et l’escalade de la dette publique, passée de 2,2 trillions d’euros en 2017 à plus de 3,3 trillions aujourd’hui. Il avertit que si les agences de notation réagissent négativement, la confiance des investisseurs pourrait s’effriter, déclenchant une récession et des tensions sociales. Selon lui, restaurer la stabilité économique nécessitera des réductions radicales de l’impôt sur les sociétés pour réaligner la France sur un véritable modèle de croissance basé sur l’offre.
Quelles alternatives pour relancer la croissance ?
Henri Sterdyniak, économiste et fondateur du collectif de gauche « Les économistes atterrés », confirme que le budget 2026 représente un virage par rapport à l’agenda initial pro-entreprises de Macron. Sterdyniak critique l’idée que la seule réduction des impôts pour les entreprises et les riches stimulerait substantiellement l’investissement et l’emploi, notant que cette approche a largement échoué à produire ses effets escomptés.
Il plaide plutôt pour une stratégie keynésienne, mettant l’accent sur un investissement productif massif dans les secteurs privé et public. Il souligne que la dette publique pourrait être réduite grâce à une fiscalité ciblée sur les plus riches, incluant les retraités et des droits de succession plus élevés. Selon lui, cette approche pourrait relancer la croissance économique tout en assurant l’équité sociale, offrant une alternative à la politique actuelle basée sur le compromis.



