L’armée syrienne a annoncé samedi avoir repris de vastes étendues de territoire à l’est de la ville d’Alep suite à un accord avec les forces kurdes, qui se sont retirées après une semaine de combats acharnés. Il s’agit du développement le plus significatif dans la configuration politique et militaire syrienne, alors que Damas cherche à reconquérir des territoires perdus au cours des années de guerre civile et de lutte contre le groupe État islamique (EI).
Cette avancée a également été annoncée un jour après que le président Ahmed al-Sharaa a émis un décret déclarant le kurde comme « langue nationale » et accordant à cette minorité une reconnaissance officielle, une étape sans précédent pour un pays qui a connu des décennies de marginalisation systématique. Cependant, les dirigeants kurdes ont rejeté le décret, le jugeant insuffisant pour garantir un réel pouvoir politique ou une autonomie.
Que s’est-il passé sur le terrain à l’est d’Alep ?
Un retrait des forces des FDS a été signalé dans la région de Deir Hafer, à environ 50 km à l’est de la ville d’Alep, selon un journaliste de Reuters, alors que les forces kurdes se retiraient accompagnées du retour de civils ayant fui la zone en raison des combats.
Le gouvernement syrien a affirmé avoir pris le contrôle de « 34 villages et villes » dans la zone à l’est d’Alep, comprenant des acquisitions territoriales cruciales comme les villes de Deir Hafer et Maskana, ainsi qu’un aéroport militaire. Ces localités sont stratégiques car elles contrôlent d’importantes routes commerciales et ont été essentielles pour les Kurdes depuis 2016, après la défaite de l’EI dans la région par les FDS.
Néanmoins, l’armée a accusé les FDS de ne pas respecter l’accord en attaquant une patrouille près du village de Maskana, tuant deux soldats. Les FDS, de leur côté, ont affirmé que le président Bachar al-Assad avait violé l’accord de retrait en entrant dans les villages de Deir Hafer et Maskana avant l’évacuation complète des Kurdes, laissant entendre une trêve instable avec des préparatifs de confrontation toujours en cours.
Comment le retrait s’est-il déroulé ?
Le chef des FDS, Mazloum Abdi, a déclaré vendredi que ses troupes se déplaceraient à l’est de l’Euphrate « à la suite d’appels de pays amis et de médiateurs ». Le gouvernement américain joue un rôle crucial dans ce processus de négociation. Depuis plusieurs années, les États-Unis soutiennent les Kurdes en armes et en assistance, les considérant comme leurs principaux alliés contre l’EI, tout en maintenant une relation avec le gouvernement légitime de Damas.
Une source au Kurdistan irakien a indiqué que l’envoyé américain Tom Barrack s’est rendu à Erbil ce week-end pour rencontrer Abdi. Cela montre que, malgré la position délicate des États-Unis entre le soutien à leurs partenaires kurdes et leur relation avec la nouvelle autorité syrienne, ils conservent une influence dans la région.
Le contexte politique plus large : la transition post-Assad en Syrie
Le gouvernement syrien tente de consolider son contrôle sur l’ensemble du pays, après le renversement du président de longue date Bachar al-Assad à la fin de 2024. La Syrie est divisée en différentes zones de contrôle : les Kurdes contrôlent la principale région pétrolière du nord-est, la Turquie contrôle le nord, et le gouvernement syrien contrôle les principales villes et la zone côtière.
En mars, un projet a été lancé pour intégrer l’administration autonome kurde dans l’État syrien, mais le processus est bloqué. Le point central de désaccord reste la demande kurde pour un ordre politique décentralisé, que Assad a rejetée à plusieurs reprises. Les Kurdes réclament une autonomie politique décentralisée, similaire à la région autonome du Kurdistan irakien, où le gouvernement régional kurde gère sa propre sécurité et son pétrole.
Pourquoi le décret sur la langue est important — et pourquoi il ne l’est pas vraiment
Le décret de Sharaa constitue la première reconnaissance officielle des droits kurdes depuis l’indépendance de la Syrie en 1946. Il définit les Kurdes comme « une partie essentielle et intégrante » de la Syrie et établit le kurde comme langue nationale pouvant être enseignée dans les écoles publiques là où la population kurde est importante. Il rétablit également la nationalité à tous les Kurdes, car environ 20 % des Kurdes syriens avaient été privés de leur citoyenneté lors du recensement contesté de 1962.
Pour les Kurdes, ce décret est davantage un triomphe symbolique que politique. Il ne répond pas à leurs aspirations en matière de reconnaissance constitutionnelle et d’autonomie politique, selon le gouvernement kurde. Dans la ville majoritairement kurde de Qamishli, la population s’est montrée réticente face à ce nouveau décret.
Nanar Hawach, analyste senior pour la Syrie au sein de l’International Crisis Group, a décrit le décret comme une tactique visant à offrir
« des concessions culturelles tout en consolidant le contrôle militaire ».
Elle a averti que Damas semble tenter de
« semer la division entre les civils kurdes et les forces armées qui les gouvernent depuis une décennie ».
Cette approche s’inscrit dans un schéma observé dans d’autres États autoritaires : accorder des droits culturels limités tout en refusant le pouvoir politique.
Pourquoi les Kurdes contrôlent le nord-est — et pourquoi Damas veut le récupérer
Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes, ont réussi à contrôler une grande partie du nord-est de la Syrie en raison de la guerre civile et de leur lutte contre l’EI. Cette région abrite une part significative des ressources pétrolières syriennes, ainsi que des zones agricoles importantes, comme les cultures de blé et de coton. Ce levier représente un outil stratégique pour les négociations avec Damas et sur la scène internationale pour les Kurdes.
Les estimations montrent que le nord-est de la Syrie possède d’importantes réserves de pétrole, essentielles pour revitaliser l’économie du pays. La récupération de ces territoires renforcerait l’économie syrienne, offrant au gouvernement plus de souveraineté financière et limitant le niveau d’autonomie des Kurdes.
Le risque d’un conflit renouvelé
Même si l’accord de retrait semble avoir été mis en œuvre, les désaccords sur ses modalités laissent entendre que les tensions restent vives. L’armée syrienne aurait déployé des renforts près de Deir Hafer, signalant que Damas est prêt à utiliser la force si nécessaire. Les Kurdes, quant à eux, n’ont pas accepté une intégration complète dans l’État syrien sans garanties de gouvernance décentralisée.
La médiation internationale pourrait encore jouer un rôle, mais l’avenir de l’administration autonome kurde demeure incertain. Si le gouvernement syrien poursuit sa volonté de contrôle total, les Kurdes pourraient accepter un statut réduit ou résister, déclenchant potentiellement une nouvelle vague de conflit.
Et ensuite ?
Le retrait à l’est d’Alep est susceptible de modifier l’équilibre des forces dans le nord de la Syrie. Le gouvernement syrien pourrait tenter de consolider son contrôle le long de l’Euphrate et d’étendre sa présence vers le nord-est kurde. Pendant ce temps, les forces kurdes pourraient se concentrer sur la défense de leurs territoires restants et la recherche de soutien international.
En fin de compte, le sort des Kurdes de Syrie dépendra de la volonté de Damas d’accepter une forme de décentralisation et de la disposition des acteurs internationaux à soutenir les droits politiques kurdes. Sans cadre constitutionnel garantissant représentation et autonomie kurdes, le décret pourrait rester une mesure temporaire plutôt qu’une solution durable.
La question kurde en Syrie ne se limite pas à la langue ou à la citoyenneté ; il s’agit d’une lutte pour le pouvoir politique, le contrôle des ressources et l’identité nationale. Les derniers développements à l’est d’Alep montrent que le conflit syrien est loin d’être terminé et que la question kurde reste centrale pour l’avenir du pays.



