L’Algérie convoque un diplomate français après un programme controversé de France 2

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L’Algérie convoque un diplomate français après un programme controversé de France 2
Credit: AFP

Le ministère algérien des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires de l’ambassade de France à Alger le samedi 24 janvier, à la suite de la diffusion sur France 2 d’un épisode de l’émission d’investigation « Cold Case », consacré à « la guerre secrète entre la France et l’Algérie ». Ce programme a profondément choqué les autorités algériennes, qui ont estimé que le reportage reposait sur des

« distorsions visant à créer des tensions entre la France et l’Algérie ».

Cet acte diplomatique intervient dans un contexte de relations déjà tendues entre Alger et Paris, lesquelles se sont dégradées ces dernières années, notamment après la décision de l’Algérie de suspendre un traité d’amitié signé en 2021. D’autres différends ont également alimenté ces tensions, notamment autour des questions migratoires, commerciales, politiques et mémorielles. L’Algérie accuse régulièrement les autorités françaises de néocolonialisme, d’ingérence et de pressions politiques, tandis que Paris critique Alger sur les questions de droits humains. Dans ce contexte, la diffusion de ce programme a été perçue comme une nouvelle tentative de pression exercée par la France à travers ses médias et cercles politiques.

Avant même sa diffusion, l’épisode avait suscité de vives critiques. L’Agence de presse officielle algérienne (APS) a publié, jeudi, un commentaire virulent exprimant ses inquiétudes quant à la bande-annonce du programme. L’APS a condamné fermement l’émission, affirmant qu’elle

« a opté pour les thèses les plus rances de l’extrême droite française »,

suggérant une narration volontairement dénigrante visant l’Algérie. Cette prise de position a été largement relayée par les médias algériens, attirant davantage l’attention sur le programme.

L’APS s’en est également prise à plusieurs figures apparaissant dans la bande-annonce, notamment Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, décrit comme

« un individu agité souffrant d’une véritable pathologie obsessionnelle appelée “Algérie” ».

L’agence a également ciblé Amir Boukhors, connu sous le nom d’Amir DZ, figure controversée de l’opposition algérienne. L’APS l’a qualifié de « trafiquant de drogue, maître-chanteur, illettré et voyou sans formation ni légitimité intellectuelle », reprochant à France 2 de lui offrir une tribune malgré son manque de crédibilité.

Malgré ces critiques, l’émission a rencontré un large succès en Algérie, notamment en raison de la curiosité du public désireux de comprendre les raisons de l’indignation officielle. Ironiquement, l’ancien ambassadeur présenté dans la bande-annonce n’a finalement pas été inclus dans la diffusion finale. En revanche, l’épisode a donné la parole à Amir DZ, qui a qualifié le président algérien Abdelmadjid Tebboune de « voyou », une déclaration qui a probablement aggravé la situation et explique en grande partie la sévérité de la réaction gouvernementale.

Dans son communiqué, le ministère algérien des Affaires étrangères a qualifié le programme de « tissu de contre-vérités profondément offensantes et inutilement provocatrices

», allant jusqu’à parler d’« un véritable acte d’agression contre l’État algérien, ses institutions et ses symboles ».

Alger a également porté l’affaire devant le gouvernement français, affirmant que France 2 est

« une institution qui n’aurait jamais autorisé une telle attaque sans la complicité, ou à tout le moins l’aval, de ses autorités publiques ».

Cette déclaration traduit la conviction algérienne selon laquelle médias et sphères politiques françaises agiraient de concert dans une posture hostile à l’égard de l’Algérie.

Contexte du conflit : une histoire de frictions

La crise actuelle s’inscrit dans une longue histoire marquée par la colonisation, la guerre et des traumatismes politiques non résolus. L’Algérie a été colonisée par la France en 1830 et a obtenu son indépendance en 1962, à l’issue d’une guerre sanglante de huit ans. L’héritage colonial continue de peser lourdement sur les relations franco-algériennes, nourrissant des différends récurrents autour de la mémoire historique, des excuses officielles et de la reconnaissance des crimes du passé. Les accords d’Évian de 1962 ont mis fin au conflit, mais ont laissé des blessures toujours présentes dans les discours politiques et sociaux.

Ces dernières années, les tensions se sont intensifiées autour de plusieurs dossiers sensibles. L’Algérie accuse la France de s’ingérer dans ses affaires intérieures et de soutenir des mouvements d’opposition. De son côté, Paris reproche à Alger des atteintes aux libertés civiles, notamment à la liberté d’expression. En 2021, l’Algérie a suspendu un traité d’amitié avec la France après des propos du président Emmanuel Macron sur l’Algérie coloniale. La question migratoire constitue également un point de friction majeur, Alger accusant Paris d’instrumentaliser ce dossier à des fins politiques.

Le rôle des médias et de la propagande

Cette controverse ne peut être comprise sans prendre en compte le rôle problématique des médias en Afrique du Nord. En Algérie, les médias nationaux jouent souvent un rôle défensif face à ce qui est perçu comme des attaques extérieures contre le gouvernement. En France, les médias publics, dont France 2, bénéficient de financements étatiques, ce qui, selon Alger, remet en cause leur impartialité.

Ce conflit médiatique s’inscrit dans un phénomène mondial plus large de guerres de l’information et de politisation des médias. Les deux pays seraient engagés dans une bataille d’influence visant à façonner l’opinion publique, tant au niveau national qu’international. L’incident impliquant France 2 est ainsi perçu par Alger non seulement comme un produit médiatique, mais comme une stratégie délibérée visant à discréditer la position algérienne et à semer la défiance envers ses institutions.

Et maintenant ?

La convocation du diplomate français suggère que l’Algérie pourrait maintenir une ligne dure, avec la possibilité de nouvelles mesures. Celles-ci pourraient inclure des restrictions supplémentaires sur les activités des médias français, un contrôle accru des activités diplomatiques françaises ou une surveillance renforcée des liens culturels et économiques. De son côté, la France pourrait chercher à défendre l’indépendance de ses médias tout en tentant d’éviter une escalade diplomatique.

Cet épisode soulève également des interrogations quant à l’avenir des relations franco-algériennes, à un moment où l’Algérie cherche à renforcer son influence régionale et à diversifier ses partenariats internationaux. Alors que les deux pays font face à des pressions politiques internes, ce différend médiatique pourrait bien annoncer une confrontation diplomatique plus profonde.

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