Le géant français des technologies et du conseil Capgemini a annoncé qu’il allait vendre sa filiale américaine, Capgemini Government Solutions (CGS), dans un contexte de vives critiques liées à sa participation à des contrats gouvernementaux avec l’agence américaine de contrôle de l’immigration, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).
Cette décision intervient après que des parlementaires français ont exigé des explications sur les activités de la filiale avec l’ICE et sur leurs implications éthiques.
Qu’est-ce qui a motivé la décision de cession ?
Capgemini a indiqué qu’il lancerait immédiatement le processus de cession, invoquant des contraintes juridiques aux États-Unis qui limitent sa capacité à superviser les contrats fédéraux impliquant des opérations classifiées ou sensibles. Le groupe a précisé que ces restrictions l’empêchaient de garantir que les activités de la filiale soient alignées avec les objectifs et les valeurs globales de Capgemini.
La controverse s’est intensifiée à la suite de manifestations et de pressions politiques en France, après la mort par balle de deux citoyens américains — Renée Good et Alex Pretti — lors d’opérations de l’ICE dans le Minnesota en janvier. Ces événements ont ravivé les critiques à l’encontre des méthodes de l’ICE sous l’administration Trump.
En quoi consistait exactement le contrat avec l’ICE ?
Des documents identifiés par des organisations de surveillance indépendantes et relayés par plusieurs médias révèlent que CGS a signé en décembre 2025 un contrat avec l’ICE portant sur des « services de skip tracing ».
Il s’agit de techniques de localisation et de suivi fondées sur l’analyse de données, utilisées pour retrouver des personnes dont l’adresse ou la localisation est inconnue, afin de soutenir des opérations de contrôle et d’expulsion.
Les registres fédéraux de passation de marchés indiquent que :
- la valeur initiale du contrat était de 4,8 millions de dollars ;
- le cadre global pourrait atteindre jusqu’à environ 365 millions de dollars sur deux ans, en fonction d’incitations liées aux performances.
Les critiques estiment que la structure même de ce contrat — même si le montant maximal est peu probable — soulève de sérieuses questions éthiques sur la participation d’entreprises privées aux politiques de contrôle migratoire.
Quelle est l’importance de CGS dans le groupe Capgemini ?
Sur le plan financier, CGS représente une part relativement marginale de l’activité du groupe :
- environ 0,4 % du chiffre d’affaires mondial estimé de Capgemini en 2025 ;
- moins de 2 % des revenus totaux du groupe aux États-Unis.
Capgemini, coté à l’indice CAC 40, est présent dans plus de 50 pays et emploie environ 340 000 personnes dans le monde, un effectif et une envergure qui relativisent largement la contribution financière de l’entité liée à l’ICE.
Réactions politiques en France
La décision de vente fait suite à des pressions directes de responsables politiques français. Le ministre délégué chargé de l’Industrie, Roland Lescure, a publiquement exhorté Capgemini à fournir des explications complètes sur ses contrats avec l’ICE et à renforcer la transparence. Il a déclaré devant les parlementaires que le conseil d’administration devait réévaluer ce type d’engagements au regard de leurs implications éthiques.
D’autres responsables politiques et syndicats ont relayé ces inquiétudes, soulignant que les entreprises technologiques ne devraient pas soutenir des opérations coercitives susceptibles d’être associées à des violations des droits humains.
Gouvernance d’entreprise et contraintes juridiques
Capgemini a expliqué que ses activités fédérales aux États-Unis, en particulier celles liées à des opérations classifiées, sont encadrées par des dispositifs juridiques stricts qui limitent la supervision par le siège mondial. Concrètement, cela signifie que la filiale bénéficie d’une autonomie opérationnelle que la direction du groupe affirme ne pas pouvoir entièrement contrôler ni aligner sur ses valeurs d’entreprise.
Le directeur général, Aiman Ezzat, a reconnu que le groupe n’avait pris connaissance que récemment des termes détaillés du contrat avec l’ICE, laissant apparaître une faille dans la gouvernance entre les activités de la filiale et le reste du groupe.
Contexte américain et réactions négatives plus larges
Le contrat avec l’ICE s’inscrit dans une stratégie plus large de l’agence visant à renforcer ses capacités de contrôle à l’échelle nationale, notamment par des dispositifs de surveillance discrète ciblant des millions de migrants sans papiers, selon des enquêtes de la presse américaine. Plusieurs entreprises, y compris de grands groupes de défense, participent à ces programmes, suscitant des inquiétudes quant aux libertés civiles et au rôle du secteur privé dans des fonctions relevant du maintien de l’ordre.
En France, la polémique a été amplifiée par l’attention internationale portée à l’ICE après les décès survenus dans le Minnesota, qui ont déclenché des manifestations et des critiques de la part de défenseurs des droits humains, d’organisations de libertés civiles et de responsables politiques dans plusieurs pays européens.
Quelle est la suite pour Capgemini et CGS ?
Capgemini n’a pas explicitement relié la vente de sa filiale au contrat avec l’ICE, mettant plutôt en avant des limites de gouvernance. Néanmoins, cette décision laisse penser que le risque réputationnel et la pression politique ont joué un rôle déterminant.
La cession devrait avoir lieu dans les prochains mois, même si aucun détail n’a encore été communiqué concernant les acheteurs potentiels ou la structure de l’opération.
Enjeux éthiques et implications pour le secteur
Cette affaire soulève des questions plus larges sur la responsabilité sociale des entreprises et le rôle du secteur technologique dans les opérations gouvernementales de contrôle et de répression. Les critiques estiment que même des sources de revenus modestes peuvent entraîner des risques réputationnels disproportionnés lorsqu’elles sont liées à des domaines politiquement sensibles comme l’application des lois sur l’immigration.
Pour Capgemini, la prise de distance avec des activités liées à l’ICE peut être perçue comme une tentative de préserver sa valeur de marque et de s’aligner sur les attentes sociales plus larges de ses clients, employés et investisseurs en Europe et au-delà.



