À quoi pourrait ressembler la France sous Jordan Bardella

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À quoi pourrait ressembler la France sous Jordan Bardella
Credit: AP

Après deux années sans budget approuvé, le gouvernement français est finalement parvenu à en faire adopter un sans l’aval du Parlement, une situation qui a suscité peu de réactions sur les marchés financiers. Cette circonstance inhabituelle illustre non seulement la manière dont l’Union monétaire européenne protège la propension budgétaire de la France, mais aussi en quoi cette situation pourrait servir les intérêts du parti d’extrême droite Rassemblement national (RN), à l’approche de l’élection présidentielle de l’an prochain, où Jordan Bardella devrait être le candidat du RN.

Comment la France a-t-elle bénéficié de son « privilège exorbitant » dans la zone euro ?

Lors de la création de l’Union économique et monétaire (UEM), l’influence de la Bundesbank allemande sur la politique monétaire était prépondérante. Toutefois, la création de la Banque centrale européenne (BCE) a modifié l’équilibre des pouvoirs, permettant à la France de maintenir des taux d’intérêt bas et de dépenser librement sans supporter seule le poids de sa dette.

La France a ainsi échappé aux politiques d’austérité imposées aux pays du sud de l’Europe lors de la crise de la dette de 2010-2012, notamment grâce aux interventions de la BCE, dont la fameuse promesse de Mario Draghi de faire « tout ce qu’il faudra ». Malgré des déficits budgétaires chroniques et des violations répétées des règles budgétaires européennes, la France a fait l’objet de peu de sanctions, bénéficiant de ce que l’ancien ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing qualifiait de « privilège exorbitant ».

Pourquoi le gouvernement français a-t-il fait passer un budget sans le Parlement ?

Le budget a été adopté par le gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu via des pouvoirs de décret, après avoir surmonté deux motions de censure et concédé certaines demandes au Parti socialiste. Alors que le déficit budgétaire devrait atteindre 5,4 % du PIB en 2026, beaucoup estiment que la discipline budgétaire en France demeure faible.

Pourtant, les marchés financiers ont accueilli favorablement cette décision, confiants dans le fait que la BCE interviendrait si nécessaire. Cet épisode illustre la manière dont le jeu politique peut exploiter les filets de sécurité structurels de l’UE, offrant une marge de manœuvre aussi bien aux responsables centristes qu’aux figures plus radicales.

Une présidence Bardella pourrait-elle déclencher une crise de la zone euro ?

Sauf si la cour d’appel annule l’inéligibilité de Marine Le Pen, Jordan Bardella, son lieutenant âgé de 30 ans, devrait être le candidat du RN. Selon les sondages, il pourrait l’emporter largement face à ses adversaires. La question cruciale pour l’Europe est donc la suivante : l’arrivée de Bardella au pouvoir pourrait-elle déstabiliser la zone euro ?

Les experts estiment que le « privilège exorbitant » dont bénéficie la France limite ce risque. Plutôt que de s’attaquer frontalement aux règles européennes, Bardella devrait exploiter les avantages structurels du pays — tels que de faibles coûts d’emprunt et le soutien de la BCE — afin de mettre en œuvre un programme nationaliste mais compatible avec le système existant.

À quoi ressembleraient les politiques économiques de Bardella ?

Dans son récent livre Ce que veulent les Français, Bardella expose sa méthode : une réindustrialisation protectionniste, une réduction des lourdeurs administratives et la suppression de ce qu’il considère comme des dépenses publiques « inutiles ». Bien que le RN soit historiquement associé à un discours anti-immigration, Bardella atténue ces thèmes afin de séduire un électorat plus large.

Sa proposition selon laquelle la BCE devrait acheter des obligations françaises montre qu’il entend tirer parti des mécanismes européens plutôt que de les remettre en cause directement. Toutefois, son agenda protectionniste reste limité : une politique protectionniste à grande échelle impliquerait une sortie de la France de l’UE, scénario peu probable sous une présidence Bardella.

Comment la France pourrait-elle profiter des initiatives européennes en matière d’investissement et de défense ?

La Commission européenne recourt de plus en plus à l’émission de dette pour financer des investissements stratégiques, notamment dans le domaine de la défense, réduisant ainsi la dépendance vis-à-vis des États-Unis. En tant que pays disposant du secteur de défense le plus important et le plus diversifié de l’UE, la France serait la principale bénéficiaire de cette évolution.

Pour Bardella, il s’agirait d’une opportunité d’avancer son programme économique nationaliste tout en restant dans le cadre des normes européennes.

Bardella sera-t-il un révolutionnaire ou un opportuniste ?

En définitive, l’attrait de Bardella repose davantage sur la promesse de stabilité que sur la rupture. Il se présente comme un opportuniste pragmatique, prêt à exploiter les avantages fiscaux de la France et les mécanismes institutionnels de l’UE. Toutefois, le système demeure fragile.

Des erreurs politiques, des chocs mondiaux ou des turbulences financières pourraient amplifier les risques, même sous une présidence compatible avec le cadre européen. La véritable question n’est peut-être pas de savoir si Bardella briserait l’Union européenne, mais si son mandat pourrait révéler des vulnérabilités que les décideurs européens ne pourront plus ignorer.

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