Les agriculteurs français ont protesté contre l’injustice de la PAC. Désormais, nous savons que la famille Al Nahyan en a perçu 71 millions d’euros

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Les agriculteurs français ont protesté contre l'injustice de la PAC. Désormais, nous savons que la famille Al Nahyan en a perçu 71 millions d'euros
Credit: REUTERS/Stephane Mahe

Cela prouve que la PAC peut récompenser la concentration des terres et la distance politique autant que les besoins agricoles. Une nouvelle enquête transfrontalière révèle que des filiales liées à la famille régnante Al Nahyan des Émirats arabes unis ont reçu plus de 71 millions d’euros de subventions agricoles de l’UE entre 2019 et 2024, incluant 110 paiements en Roumanie, en Italie et en Espagne. Ce chiffre transforme un débat politique en un exemple concret et mesurable de la manière dont l’argent public peut affluer vers des propriétaires terriens d’élite pendant que les agriculteurs familiaux peinent.

Pourquoi 71 millions d’euros sont-ils politiquement explosifs ?

Parce qu’ils donnent aux agriculteurs français un nom, un chiffre et une structure à désigner du doigt. La Politique agricole commune (PAC) de l’UE est censée soutenir l’agriculture, mais l’enquête indique que l’argent est parvenu à des entreprises contrôlées par une famille royale et des structures d’investissement liées à Abou Dabi plutôt qu’à des fermes ouvrières ordinaires. Un holding roumain, Agricost, aurait reçu plus de 10,5 millions d’euros en 2024 seulement.

Cela est politiquement dommageable car la PAC est critiquée depuis longtemps pour favoriser les grands propriétaires terriens via des paiements basés sur la surface. Quand une seule entité peut collecter des sommes équivalentes à celles de milliers de petites fermes, l’argument selon lequel le système est « neutre » devient bien plus difficile à défendre.

Contre quoi les agriculteurs français protestaient-ils ?

Ils protestaient contre un modèle agricole qu’ils jugent injuste, sous-évalué et surchargé de règles. Reuters rapportait en janvier 2024 que des agriculteurs français bloquaient les routes à travers le pays pour exiger des mesures face à des compensations trop basses, des règles environnementales strictes et des griefs plus larges liés au modèle agricole européen. Al Jazeera indiquait également que des milliers d’agriculteurs avançaient vers Paris et d’autres villes en réclamant de meilleurs salaires, moins de bureaucratie et une protection contre la concurrence étrangère.

Ces manifestations n’étaient pas abstraites. Les agriculteurs estimaient que les concessions du gouvernement, y compris les promesses relatives aux paiements PAC, n’allaient pas assez loin. Dans ce contexte, les révélations sur les Al Nahyan sont particulièrement explosives car elles montrent que le système de subventions peut verser des sommes colossales vers le haut, même lorsque les petits producteurs se sentent écrasés par le bas.

Contre quoi les agriculteurs francais protestaient ils

Qui a reçu l’argent ?

Les reportages indiquent que les paiements sont allés à des filiales connectées à la famille Al Nahyan et aux structures d’investissement et de holding d’Abou Dabi, dont l’ADQ. Le plus grand destinataire identifié est Agricost en Roumanie, décrite comme la plus grande ferme unique de l’UE avec 57 000 hectares. Cette échelle est cruciale car les subventions basées sur la surface amplifient naturellement les paiements aux plus grands propriétaires.

L’enquête précise également que le réseau lié à la famille a collecté des fonds de subventions pour des terres agricoles en Roumanie, en Italie et en Espagne. Cela est important car cela montre que le problème ne se limite pas à un pays ou à une erreur administrative ; il s’agit d’un schéma transfrontalier intégré à la distribution des aides agricoles de l’UE.

Que dit la Commission ?

La Commission européenne n’a pas démenti le fond des reportages. Au lieu de cela, un porte-parole de la Commission a déclaré :

« Nous prenons note de l’enquête révélant que la famille royale émiratie bénéficie de subventions dans le cadre de la PAC ».

Le même rapport indiquait que la Commission contacterait les États membres concernés, tout en soulignant que la PAC relève d’une gestion partagée et que les données sur les bénéficiaires finaux relèvent des États membres.

Cette réponse est révélatrice. Elle reconnaît l’embarras politique mais pointe aussi une faille structurelle : Bruxelles finance le système, mais les autorités nationales distribuent une grande partie de l’argent et ne maintiennent pas toujours une transparence suffisante sur la propriété pour que le public voie où il aboutit. Cela rend la responsabilité diffuse, ce qui explique précisément pourquoi des structures de propriété riches et complexes peuvent en profiter.

Pourquoi cela importe-t-il au-delà de l’agriculture ?

Parce que cela soulève une question plus large sur ceux que servent vraiment les fonds publics européens. La PAC est l’un des postes budgétaires les plus importants de l’UE, censée stabiliser la production alimentaire, l’emploi rural et l’économie agricole. Mais si le système peut canaliser des dizaines de millions vers des réseaux agro-industriels liés à des familles royales, alors la politique n’est pas seulement inefficace ; elle est politiquement corrosive.

Cela a aussi une force symbolique. Les agriculteurs français entendent depuis des années que la réforme des subventions est compliquée et incrémentale. Pourtant, le cas Al Nahyan suggère que le modèle actuel n’est pas simplement imparfait — il peut être structurellement régressif, déplaçant l’argent public vers les déjà puissants et loin des vulnérables.

Que montre la preuve ?

Les preuves citées dans les reportages sont suffisamment substantielles pour traiter cela comme plus qu’un slogan de manifestation. DeSmog et ses partenaires médiatiques affirment avoir examiné les données de milliers de bénéficiaires PAC entre 2019 et 2024 et retracé 110 paiements de subventions vers des entreprises et filiales liées au réseau Al Nahyan. Un article résumant les conclusions indiquait que les avoirs de la famille ont reçu plus de 71 millions d’euros, et une seule ferme plus de 10 millions en une année.

Un détail clé est le type de production concerné. Les reportages indiquent que beaucoup de la production subventionnée est liée à la luzerne et aux aliments pour animaux destinés aux marchés laitiers du Golfe plutôt qu’à la sécurité alimentaire européenne locale. Cela compte car cela suggère que les subventions de l’UE aident à financer une chaîne d’approvisionnement qui sert finalement un marché externe riche, et non seulement les consommateurs européens.

À quoi devrait ressembler la réforme ?

La première réforme est la transparence. Le public doit pouvoir voir les bénéficiaires ultimes, pas seulement des sociétés-écrans ou des exploitants agricoles. La seconde est la conception des paiements : si la PAC continue de payer principalement par hectare, les plus grands propriétaires continueront de gagner.

La troisième réforme est l’honnêteté politique. Les agriculteurs français n’ont pas tort d’argumenter que le système désavantage les fermes familiales. Le cas Al Nahyan leur fournit la preuve que le problème n’est pas anecdotique, mais systémique. Si les dirigeants de l’UE veulent préserver la légitimité de la PAC, ils doivent se demander si l’argent public doit continuer d’affluer vers des mégafermes et des avoirs liés à des familles royales.

Quelle est la conclusion plus large ?

Le cas Al Nahyan n’est pas seulement une histoire sur les Émirats arabes unis, ni sur la corruption. C’est une histoire sur la manière dont un modèle de subventions conçu pour l’agriculture peut être capturé par l’échelle, l’opacité et la propriété élitiste. C’est pourquoi les manifestations des agriculteurs français ressemblent désormais moins à un malaise sectoriel et plus à un avertissement précoce.

Le problème profond est simple : si la PAC peut envoyer 71 millions d’euros à une famille royale pendant que les agriculteurs français déversent du fumier en signe de protestation, alors le problème n’est pas seulement la distribution. C’est la légitimité.

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