Les liens de la France avec l’uranium russe persistent près de quatre ans après l’invasion de l’Ukraine

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Les liens de la France avec l’uranium russe persistent près de quatre ans après l’invasion de l’Ukraine
Credit: EPA

Près de quatre ans après le lancement par la Russie de son invasion à grande échelle de l’Ukraine, les échanges d’uranium entre la France et la Russie se poursuivent en grande partie sans interruption. Alors que l’Union européenne a imposé de vastes sanctions sur le pétrole, le gaz et le charbon russes, le combustible nucléaire et les services associés restent remarquablement absents des différents paquets de sanctions européens. En conséquence, la France — l’économie la plus dépendante du nucléaire en Europe — demeure structurellement liée au géant nucléaire public russe, Rosatom.

Selon l’ONG antinucléaire Greenpeace, ce commerce continu met en lumière un angle mort du régime de sanctions européen et illustre la manière dont la Russie continue d’exercer une influence via le secteur nucléaire, malgré son isolement diplomatique et économique dans d’autres domaines.

À quel point la France dépend-elle du nucléaire — et pourquoi l’uranium est-il crucial ?

La France tire environ 65 à 70 % de son électricité du nucléaire, soit la part la plus élevée au monde. Le pays exploite 56 réacteurs nucléaires, tous gérés par l’opérateur public EDF, ce qui fait de l’approvisionnement stable en uranium et en services liés au combustible nucléaire un enjeu central de sécurité énergétique nationale.

Si la France s’approvisionne en minerai d’uranium auprès d’un ensemble diversifié de pays — dont le Kazakhstan, le Niger, l’Ouzbékistan, le Canada et l’Australie — le cycle du combustible nucléaire ne s’arrête pas à l’extraction. La conversion, l’enrichissement, la fabrication du combustible et la gestion des déchets constituent des étapes essentielles, et c’est précisément dans ces segments en aval que la Russie conserve un levier significatif.

Rosatom, par l’intermédiaire de ses filiales telles que Tenex, contrôle environ 38 à 40 % des capacités mondiales d’enrichissement de l’uranium et près de 20 % des services de conversion à l’échelle mondiale. Ces étapes sont beaucoup plus difficiles à remplacer rapidement que l’approvisionnement en uranium brut.

Pourquoi Rosatom échappe-t-elle aux sanctions de l’UE ?

Contrairement aux hydrocarbures, la coopération nucléaire a été traitée par Bruxelles comme une « exception stratégique ». Plusieurs États membres de l’UE — notamment la Hongrie, la Slovaquie, la Bulgarie et la République tchèque — exploitent des réacteurs de conception russe et dépendent presque entièrement de Rosatom pour le combustible, la maintenance et le soutien technique.

Sanctionner Rosatom risquerait d’entraîner des pénuries d’électricité immédiates dans certaines régions d’Europe centrale et orientale, pouvant priver des dizaines de millions de personnes d’électricité. Cette réalité politique a, à plusieurs reprises, bloqué les tentatives d’inclure la coopération nucléaire dans les régimes de sanctions européens.

La France, malgré l’existence de sa propre industrie nucléaire et de capacités d’enrichissement via Orano, a également poursuivi une coopération limitée avec des entités liées à Rosatom, notamment dans le cadre de contrats de conversion et d’enrichissement de l’uranium signés avant 2022.

Quelle est la puissance de Rosatom sur le marché nucléaire mondial ?

Rosatom n’est pas seulement un fournisseur de combustible : il s’agit de l’un des conglomérats nucléaires les plus intégrés au monde. Sur les quelque 440 réacteurs nucléaires actuellement en service à l’échelle mondiale, environ 80 sont de conception russe, principalement des réacteurs de type VVER.

Au-delà de la construction de réacteurs, Rosatom :

  • Construit un tiers de tous les nouveaux réacteurs nucléaires actuellement en chantier dans le monde
  • Fournit du combustible nucléaire à plus de 15 pays
  • Supervise l’ensemble du complexe nucléaire militaire russe
  • Emploie plus de 300 000 personnes
  • Génère des revenus annuels supérieurs à 20 milliards de dollars avant la guerre

Cette domination confère à Moscou un levier géopolitique de long terme, les contrats nucléaires s’étendant souvent sur 40 à 60 ans, enfermant les pays clients dans des décennies de dépendance technique et politique.

Quel est le lien entre Rosatom et la guerre en Ukraine ?

Le rôle de Rosatom dépasse largement le cadre de l’énergie civile. L’entreprise a été directement impliquée dans l’occupation militaire russe de la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande installation nucléaire d’Europe, saisie par les forces russes en mars 2022.

Des observateurs internationaux et des responsables ukrainiens ont accusé des personnels de Rosatom de participer à la militarisation du site, de compromettre la sûreté nucléaire et de violer les conventions internationales. Malgré cela, Rosatom continue d’opérer librement sur les marchés mondiaux, y compris au sein de l’Union européenne.

La France cherche-t-elle à réduire son exposition ?

Les entreprises nucléaires françaises, en particulier Orano, se sont positionnées pour tirer parti d’une restructuration partielle du marché nucléaire mondial. Orano exploite l’une des plus grandes installations de conversion d’uranium au monde à Malvési et développe ses capacités d’enrichissement sur le site Georges Besse II à Tricastin.

Cependant, l’extension de ces capacités nécessite du temps et des investissements considérables. Les analystes du secteur estiment que le remplacement des capacités russes d’enrichissement en Europe pourrait prendre entre 5 et 10 ans et nécessiter des milliards d’euros de nouvelles infrastructures.

Dans l’intervalle, la France continue de naviguer dans une contradiction : défendre publiquement la souveraineté de l’Ukraine tout en restant indirectement liée à la Russie via le cycle du combustible nucléaire.

Quels risques cela pose-t-il pour l’Europe ?

L’exemption persistante du commerce nucléaire des sanctions expose l’Europe à plusieurs risques de long terme :

  • Vulnérabilité stratégique, la Russie conservant un levier sur des infrastructures énergétiques critiques
  • Incohérence politique, affaiblissant la crédibilité des sanctions européennes
  • Risque moral, Rosatom continuant de générer des profits malgré son implication en Ukraine
  • Chocs d’approvisionnement, si Moscou venait à instrumentaliser les exportations de combustible nucléaire à l’avenir

Greenpeace et d’autres organisations de la société civile avertissent que ne pas traiter dès maintenant la dépendance nucléaire pourrait exposer l’Europe à une coercition similaire à celle subie avec le gaz avant 2022.

Le nucléaire est-il le prochain champ de bataille stratégique de l’Europe ?

Alors que l’Europe accélère sa transition énergétique et reconsidère le nucléaire comme une alternative bas-carbone, les dépendances liées à l’uranium et au cycle du combustible apparaissent comme la prochaine ligne de fracture majeure dans les relations entre l’UE et la Russie.

Si les liens dans le pétrole et le gaz ont été largement rompus, le secteur nucléaire demeure une vulnérabilité non résolue — un domaine dans lequel la France se trouve au cœur d’un enchevêtrement complexe de capacités industrielles, de compromis politiques et de risques géopolitiques.

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