Les flambées de combats en Syrie, en particulier dans les provinces d’Alep, de Hama et dans la région sud, ont rappelé au monde la fragilité de cet État ravagé par la guerre, qui tente encore de faire face aux répercussions de plus d’une décennie de conflit interne. Même après la chute du régime Assad, l’État syrien est confronté à l’immense défi de satisfaire les différents groupes et d’empêcher l’émergence d’actes de vengeance.
Qu’est-ce qui alimente la reprise des violences à Alep et au-delà ?
Les récentes vagues de violences impliquant les forces de sécurité syriennes et des combattants kurdes dans la ville d’Alep s’inscrivent dans un phénomène plus large de troubles intercommunautaires. Les affrontements survenus l’été dernier dans le sud entre tribus bédouines et milices druzes, ainsi que le massacre de civils alaouites sur leurs terres d’origine en Syrie occidentale, mettent en évidence les griefs profonds qui traversent la société syrienne.
La capitale économique, Alep, est particulièrement instable en raison de son histoire d’allégeances changeantes sous Assad. La loyauté des milices sunnites envers le gouvernement Assad a évolué avec l’attaque éclair des rebelles menée par la coalition d’Ahmad al-Sharaa. Ce basculement rapide a largement contribué à la chute de la ville, tout en laissant de nombreux contentieux locaux irrésolus.
Les al-Meraais, dont les liens supposés avec le régime Assad jettent un doute sur leur rôle dans la libération d’une Alep assiégée, constituent un microcosme de la politique et de la moralité troubles qui caractérisent l’ère post-Assad.
Comment les clans sunnites sont-ils intégrés à la gouvernance d’après-guerre ?
La présidence syrienne a créé le Bureau des tribus et des clans afin de tenter de médiatiser les différends et de favoriser la réconciliation, dans le but de prévenir de nouvelles flambées de violence sectaire. Dirigé par Jihad Issa al-Sheikh, cet organisme opère par l’intermédiaire de branches régionales à Alep, Hama et Idlib pour intégrer les milices et clans sunnites dans le paysage politique post-Assad.
Le bureau œuvre à garantir que les milices ayant autrefois collaboré avec le régime Assad puissent participer à la reconstruction de l’État sans subir de représailles de la part de ceux qui étaient auparavant alignés avec les forces de l’opposition. À Alep, des tribus sunnites telles que les al-Meraais ont été incitées à rejoindre l’effort de libération mené par les rebelles, allant jusqu’à abriter secrètement des unités de commandos de HTS. Néanmoins, le résidu de méfiance parmi les groupes rebelles de la première heure demeure l’un des principaux obstacles à la réconciliation.
Les minorités syriennes sont-elles suffisamment protégées ?
Au-delà des défis liés aux sunnites en Syrie, d’autres communautés pluralistes du pays continuent de faire face à des problèmes de sécurité. Les communautés chiites, comme celles de Nubl et Zahra, restent sous une protection sécuritaire étroite de l’armée syrienne. Même les célébrations chrétiennes ont été confrontées à des menaces d’attentats-suicides.
L’inégalité dans la répartition de la sécurité a affecté l’harmonie entre les différentes communautés. Les zones chiites protégées par les forces de sécurité contrastent fortement avec les villes sunnites détruites, dont les habitants ont été laissés vivre sous des tentes. Cette situation alimente les divisions entre ces populations et fait peser une menace de conflit, souvent alignée sur leurs appartenances religieuses.
Peut-on concilier la politique clanique et la construction de l’État ?
Des réunions politiques de haut niveau à Damas ont mis en lumière la nécessité d’intégrer les tribus dans le système politique sans revenir au clientélisme de l’ère baasiste. Les chefs tribaux sont encouragés à proposer des candidats qualifiés pour l’administration, signalant ainsi une volonté de renforcer la responsabilité et la redevabilité.
La création d’un Conseil des anciens a été évoquée comme un moyen de préserver leur statut social tout en maintenant une distinction claire avec les institutions politiques. Cette initiative illustre le fait qu’un exercice d’équilibre délicat est indispensable en Syrie. Un échec dans ce domaine pourrait déclencher un nouveau conflit, en particulier dans les zones encore sous le contrôle de Damas.
Comment les vendettas potentielles sont-elles évitées à Hama et Homs ?
La branche de Hama du Bureau des tribus et des clans s’est vu confier la mission de prévenir les attaques de vengeance après des meurtres horribles à Homs, où des représailles intercommunautaires menaçaient de dégénérer en affrontements plus larges. Les chefs tribaux sont intervenus à temps, expliquant que les assassinats relevaient d’une affaire familiale et non d’un conflit sectaire.
Ces efforts montrent à quel point la médiation locale continue de jouer un rôle crucial dans la stabilité post-conflit. Toutefois, il subsiste un risque : si ces mécanismes peuvent contribuer à désamorcer les tensions et la violence à l’échelle locale, ils ne peuvent réussir sans l’adhésion des communautés concernées, leur engagement envers l’autorité centrale et leur confiance dans le Bureau des tribus et des clans.
Pourquoi la stabilisation post-conflit de la Syrie reste fragile
Malgré ces initiatives, la reconstruction et la réconciliation en Syrie demeurent précaires. Les griefs sectaires, la méfiance entre anciens combattants et la protection sécuritaire inégale continuent de menacer une paix fragile. La dépendance de l’État à des concessions matérielles pour obtenir la coopération des clans peut offrir une stabilité à court terme, mais risque de créer de nouvelles inégalités et de nouveaux ressentiments.
Par ailleurs, des acteurs extrémistes et des milices opportunistes opèrent toujours dans les zones périphériques, exploitant les failles de la gouvernance et de la sécurité. La combinaison de griefs historiques, de difficultés économiques et de mécanismes de justice inégaux rend la Syrie vulnérable à un retour de la violence, en particulier dans les régions où la présence de l’État demeure faible ou contestée.



