Le Premier ministre cambodgien, Hun Manet, a adressé une demande officielle à la France afin d’obtenir l’accès à des documents historiques susceptibles d’aider à résoudre un différend frontalier de longue date avec la Thaïlande, a annoncé jeudi le ministère cambodgien des Affaires étrangères.
Cette requête intervient après des affrontements frontaliers qui ont dégénéré à deux reprises en conflit armé en 2025, faisant plus de 100 morts et entraînant le déplacement de plus de 500 000 personnes des deux côtés de la frontière.
Demande d’archives historiques et techniques
Dans une lettre adressée au président français Emmanuel Macron, Hun Manet a sollicité
« tout document historique et technique relatif à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ».
Il a également invité la France à apporter ses conseils et son assistance pour résoudre le différend frontalier, soulignant le rôle de « partenaire constructif » que la France pourrait jouer.
Selon un communiqué du ministère cambodgien des Affaires étrangères, publié le 4 février, Hun Manet s’est déjà entretenu avec Emmanuel Macron, lequel aurait proposé son aide dans ce dossier.
Le rôle colonial de la France au Cambodge
La demande de documents français est étroitement liée à l’histoire coloniale du Cambodge. Le pays faisait partie de l’Indochine française de 1863 à 1953, période durant laquelle la France a joué un rôle déterminant dans la délimitation des frontières de la région.
La frontière actuelle entre le Cambodge et la Thaïlande, longue de 817 km (508 miles), a été tracée pour la première fois en 1907, à l’époque coloniale française. Les cartographes français ont principalement établi cette frontière sur la base de la ligne de partage des eaux naturelles entre les deux pays.
De nombreuses cartes originales, rapports et études techniques sont toujours conservés dans les archives françaises, faisant de la France une source majeure de preuves historiques dans tout différend frontalier contemporain.
Il est également rappelé que le rôle de la France dans ce type de dossier n’est pas inédit. À l’époque coloniale, les administrateurs français étaient régulièrement sollicités pour trancher des revendications territoriales entre le Siam (actuelle Thaïlande) et le Cambodge, notamment dans des zones d’importance stratégique et culturelle. Les archives françaises peuvent ainsi aider le Cambodge à établir des preuves historiques de la frontière telle qu’elle est reconnue par le droit international.
Territoires disputés et sites culturels
Le différend frontalier concerne plusieurs territoires d’une grande valeur historique et culturelle. L’un des plus emblématiques est le temple hindou du XIᵉ siècle de Preah Vihear, également connu en Thaïlande sous le nom de Khao Phra Viharn.
Ce temple a été attribué au Cambodge par la Cour internationale de Justice en 1962, mais les terres environnantes restent contestées, et les tensions s’intensifient régulièrement lorsque des forces militaires sont déployées à proximité du site.
D’autres zones disputées comprennent des forêts, des bassins versants et des villages situés le long de la frontière nord.
Chronologie des affrontements récents
Le différend a dégénéré en conflit ouvert à deux reprises en 2025 :
- Juillet 2025 : Des combats ont éclaté après la mort d’un soldat cambodgien fin mai lors d’une escarmouche frontalière. Les affrontements ont duré cinq jours et fait 43 morts. Un cessez-le-feu a été négocié en Malaisie, avec une implication diplomatique qui aurait inclus le président américain de l’époque, Donald Trump.
- Décembre 2025 : Les hostilités ont repris et se sont prolongées pendant plus de trois semaines. Les deux camps se sont mutuellement accusés de violer la trêve précédente. À la fin du mois de décembre, au moins 101 personnes avaient perdu la vie et plus de 500 000 personnes avaient été déplacées dans les régions frontalières, avant l’entrée en vigueur d’un nouveau cessez-le-feu le 27 décembre.
Pourquoi le Cambodge se tourne vers la France
L’appel du Cambodge à la France repose sur des considérations juridiques, historiques et pratiques :
- Cartes et documents historiques : Les cartes françaises de 1907 et les relevés techniques associés demeurent les archives coloniales les plus autorisées pour la délimitation de la frontière. Elles peuvent appuyer les revendications juridiques du Cambodge lors de négociations diplomatiques ou d’une éventuelle procédure d’arbitrage.
- Héritage colonial et neutralité : En tant qu’ancienne puissance coloniale, la France détient des archives reconnues par le Cambodge comme par la Thaïlande, ce qui lui confère un rôle potentiel de source neutre pour la vérification des faits.
- Expertise en résolution des différends : La France dispose d’une expérience dans la médiation de conflits frontaliers impliquant d’anciennes colonies et peut fournir des experts familiers de la cartographie historique, des cadres juridiques et de l’arbitrage territorial.
L’engagement de la France pourrait contribuer à prévenir une nouvelle escalade en Asie du Sud-Est, une région où les différends territoriaux sont souvent étroitement liés au sentiment nationaliste. La démarche du Cambodge souligne sa volonté de privilégier une solution historique et juridique plutôt qu’un conflit armé prolongé.
L’ambassade de France à Phnom Penh et le ministère thaïlandais des Affaires étrangères n’ont pas répondu immédiatement aux demandes de commentaires.



