Dans une décision inhabituelle, la France a interdit l’entrée sur son territoire à dix membres de groupes d’extrême droite connus sous le nom de « Raise the Colours », tous ressortissants britanniques. Selon un communiqué du ministère de l’Intérieur, cette mesure repose sur des faits de « troubles graves à l’ordre public » causés par ces militants lors de campagnes anti-immigration menées le long du littoral nord et dans le Pas-de-Calais. Cette décision illustre clairement la volonté des autorités françaises de résister à la menace croissante de l’extrémisme d’extrême droite transnational.
Cette annonce intervient dans un contexte de crise humanitaire grandissante dans la Manche, où un nombre record de migrants tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Elle met également en lumière les limites des accords bilatéraux existants, ainsi que la montée en puissance des idéologies d’extrême droite en Grande-Bretagne et en Europe.
Actions agressives de militants britanniques
Selon les autorités françaises, les dix militants interdits d’entrée participaient activement au sabotage des traversées de migrants et se livraient à plusieurs formes d’activités illégales. Parmi les faits rapportés :
- Destruction de petites embarcations utilisées par les migrants pour traverser la Manche. Ces actes mettaient non seulement des vies en danger, mais entravaient également les opérations légales de secours et de gestion des frontières.
- Agressions verbales et physiques, dont un incident largement relayé dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025 à Grand-Fort-Philippe, près de Dunkerque. Quatre hommes, brandissant des drapeaux anglais et britanniques, ont confronté des migrants en leur disant qu’ils n’étaient « pas les bienvenus en Angleterre » et leur ont volé des effets personnels, selon Félicie Penneron, coordinatrice de l’association Utopia 56.
- Mise en scène et diffusion des attaques sur les réseaux sociaux, via un compte dédié intitulé Raise the Colours Operation France, publiant des vidéos de leurs actions. Ces publications semblent viser non seulement à intimider les migrants, mais aussi à recruter ou inspirer d’autres extrémistes à commettre des actes similaires.
Ces activités sont illégales au regard de plusieurs dispositions du droit français, notamment celles relatives aux agressions, aux vols et à la mise en danger de la sécurité publique, et pourraient également constituer des violations du droit international concernant la protection des réfugiés. Au-delà des infractions, les actions de ce groupe symbolisent un combat idéologique plus large lié à la diffusion internationale de l’idéologie d’extrême droite en Europe, ciblant l’une des populations les plus vulnérables.
L’ampleur de la crise migratoire dans la Manche
Les mesures prises par le gouvernement français interviennent alors que les chiffres de la migration atteignent des niveaux records. En 2025, un total de 41 472 migrants ont réussi la traversée de la Manche, dépassant le précédent record établi en 2022. La majorité de ces migrants proviennent de pays touchés par la guerre, la pauvreté et/ou l’oppression politique, notamment la Syrie, l’Afghanistan, le Soudan et l’Érythrée.
Les traversées sont extrêmement dangereuses. Les réfugiés embarquent sur des bateaux pneumatiques surchargés ou des embarcations de fortune, les exposant à l’hypothermie, au chavirement et à la noyade dans des eaux très fréquentées par le trafic commercial et militaire. Les opérations de secours, qu’elles soient étatiques ou menées par des ONG, sont débordées, et l’ingérence de groupes d’extrême droite rend ces passages encore plus périlleux.
Cette augmentation des traversées coïncide avec la montée des sentiments anti-immigration au Royaume-Uni, amplifiée par la visibilité croissante du parti Reform UK et par la pression exercée sur le Premier ministre Rishi Sunak pour démontrer sa capacité à « contrôler les frontières ». Les critiques estiment que cette rhétorique politique stigmatisant les immigrés a indirectement encouragé des violences de type vigilantiste de l’extrême droite, dépassant les frontières nationales pour « faire appliquer » des politiques anti-immigration.
Accords France–Royaume-Uni et leurs limites
Cet été, la France et le Royaume-Uni ont signé un accord visant à réduire les traversées en petites embarcations. Selon ses termes, les migrants arrivant au Royaume-Uni par ce moyen seraient renvoyés en France, tandis que le Royaume-Uni accepterait un nombre équivalent de migrants déjà présents en France, selon un mécanisme de « un pour un ».
Si cet accord répond à des défis logistiques immédiats, il ne traite pas les causes profondes de la migration, telles que les conflits, les persécutions, la pauvreté ou les réseaux de traite d’êtres humains. Les défenseurs des droits humains dénoncent ces politiques comme une dérive, estimant qu’elles déplacent l’accent de la protection vers la dissuasion et le contrôle des frontières.
L’accord révèle également une faille dans l’application du droit international : si les États peuvent conclure des accords de coopération, des acteurs non étatiques — comme les groupes vigilantistes d’extrême droite — agissent de manière indépendante, entravant les efforts des gouvernements pour garantir la sécurité des migrants. Les activités de « Raise the Colours » en sont une illustration frappante.
L’extrémisme d’extrême droite transnational en Europe
L’incident survenu dans le nord de la France illustre un phénomène plus large : la multiplication des activités transfrontalières de groupes d’extrême droite en Europe. Ces groupes renforcent leurs réseaux au-delà des frontières, notamment grâce aux plateformes de réseaux sociaux.
Au Royaume-Uni comme en France, ils exploitent les inquiétudes des citoyens concernant la migration à travers des récits politiques destinés à recruter de nouveaux partisans. Ces mouvements se situent à la frontière entre militantisme politique et criminalité, finissant par cautionner des violences de type vigilantiste au nom de la « sécurisation » des frontières.
Des experts juridiques avertissent que ces groupes représentent trois menaces majeures :
- Risques pour la sécurité publique : les violences contre les migrants peuvent attiser les tensions locales, provoquer des représailles ou mettre en danger les secouristes et forces de l’ordre.
- Affaiblissement de l’action des forces de l’ordre : en recourant à des mesures extrajudiciaires, ces groupes entravent le travail de la police et des autorités frontalières.
- Remise en cause du droit international : les réfugiés et demandeurs d’asile sont protégés par la Convention de Genève de 1951 et le droit européen des droits humains. Les violences de l’extrême droite à leur encontre constituent une violation du droit pénal national et des obligations internationales.
La décision de la France d’interdire l’entrée à ces dix militants n’est donc pas seulement punitive ; elle reconnaît que l’extrémisme d’extrême droite transnational constitue un enjeu sérieux de sécurité nationale.
Implications politiques et sociétales
Les activités de Raise the Colours témoignent également de la convergence entre extrémisme politique et crises migratoires. Le contexte politique interne au Royaume-Uni, marqué par la popularité croissante de Reform UK et par des sentiments anti-immigration, pourrait avoir renforcé l’élan interne poussant des militants d’extrême droite à agir en dehors du territoire britannique.
Pour le gouvernement français, ces épisodes illustrent la difficulté de gérer une crise humanitaire aux frontières tout en faisant face à la présence d’acteurs politiques étrangers poursuivant leurs propres objectifs idéologiques. L’État français se retrouve ainsi pris entre impératifs humanitaires, sécurité publique et tensions politiques.
Enfin, l’émergence de réseaux transnationaux d’extrême droite pourrait encourager des attaques par mimétisme dans d’autres pays européens sous pression migratoire, comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Cette situation souligne la nécessité d’une réponse européenne coordonnée visant à surveiller, perturber et poursuivre ces réseaux extrémistes transnationaux.



