La France comme ennemi commode dans la stratégie sécuritaire défaillante du Niger

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La France comme ennemi commode dans la stratégie sécuritaire défaillante du Niger
Credit: Getty Images

La junte militaire au pouvoir au Niger a accusé la France, ainsi que le Bénin et la Côte d’Ivoire, de parrainer une attaque armée contre une base militaire située à l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. Cette accusation marque une nouvelle escalade dans la rhétorique agressive adoptée par le régime contre ses anciens alliés occidentaux.

Cette déclaration a été faite par le général Abdourahamane Tiani, auteur du coup d’État de juillet 2023, lors d’un discours télévisé prononcé après une visite sur la base aérienne, située à environ dix kilomètres du palais présidentiel.

Selon le ministère nigérien de la Défense, l’attaque a duré environ trente minutes et a combiné des actions aériennes et terrestres. Quatre soldats ont été blessés et vingt assaillants présumés auraient été tués. Onze personnes ont été arrêtées et, d’après la télévision d’État nigérienne, un ressortissant français ferait partie des victimes, information qui n’a toutefois pas pu être confirmée.

Aucune preuve n’a été fournie pour étayer ces accusations, et ni la France, ni le Bénin, ni la Côte d’Ivoire n’ont réagi. L’absence de preuves soulève des doutes quant à l’origine réelle de ces allégations, qui pourraient relever davantage d’une stratégie politique que de renseignements avérés.

Relations France–Niger : de partenaire sécuritaire à adversaire stratégique

La situation sécuritaire au Niger s’est considérablement détériorée depuis le coup d’État de 2023 qui a renversé le président élu Mohamed Bazoum, un allié clé de la France. Le Niger constituait alors l’une des dernières grandes bases militaires françaises dans la région du Sahel, avec environ 1 500 soldats français stationnés sur place après le retrait des forces françaises du Mali et du Burkina Faso.

À la suite du coup d’État, la junte nigérienne a exigé le départ des troupes françaises. Fin 2023, la France a achevé son retrait militaire du Niger, mettant ainsi fin à près d’une décennie de coopération contre les groupes insurgés. Depuis, la junte ne perçoit plus la France comme un ancien partenaire, mais comme une puissance néocoloniale accusée de déstabiliser le pays — une vision de plus en plus répandue parmi les régimes militaires sahéliens.

La déclaration de Tiani —

« Nous les avons entendus aboyer, ils doivent maintenant être prêts à nous entendre rugir »

— illustre non seulement l’échec de la diplomatie, mais aussi l’utilisation de la rhétorique antifrançaise comme outil de légitimation politique interne.

L’utilité stratégique de désigner la France comme bouc émissaire

Le gouvernement militaire nigérien impute la responsabilité à la France pour plusieurs raisons. Premièrement, cela permet de détourner l’attention des menaces sécuritaires internes persistantes, notamment celles posées par les groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, malgré les promesses de stabilité avancées par le régime militaire.

Deuxièmement, le Niger s’aligne de plus en plus sur le Mali et le Burkina Faso, deux pays également dirigés par des juntes militaires ayant expulsé les forces françaises et accusé Paris de soutenir le terrorisme — accusations que la France a fermement rejetées.

Ensemble, ces trois pays forment l’Alliance des États du Sahel (AES), qui se présente comme un « bloc anti-occidental » cherchant à promouvoir des « solutions de sécurité souveraines ».

Troisièmement, les accusations portées contre la France servent de justification au rapprochement croissant du Niger avec la Russie, présentée par la junte comme une alternative fiable face à ce qu’elle considère comme une hostilité occidentale.

Le rôle croissant de la Russie et le recul de l’influence occidentale

Le général Tiani a remercié des « partenaires russes » pour leur aide dans la riposte à l’attaque, confirmant ainsi la présence de troupes russes sur la base de Niamey. Bien que les autorités nigériennes restent discrètes sur l’ampleur exacte de cette coopération, celle-ci s’inscrit dans une dynamique régionale déjà observée. Le Mali et le Burkina Faso ont eux aussi sollicité l’assistance militaire russe — formateurs et agents de sécurité — après leur rupture avec la France.

La stratégie russe au Sahel semble davantage axée sur la survie des régimes en place que sur la protection des civils. Au Mali et au Burkina Faso, la présence accrue de la Russie s’est accompagnée d’une persistance, voire d’une aggravation, des violences contre les populations civiles, ce qui soulève des interrogations quant aux bénéfices réels de ce virage pour le Niger.

Dans un contexte plus large, la réduction de la présence française au Niger reflète l’échec structurel de la stratégie occidentale de lutte contre le terrorisme au Sahel, fondée principalement sur des partenariats militaires sans prise en compte suffisante des enjeux de gouvernance, d’exclusion économique et de violations des droits humains.

Réalité sécuritaire sur le terrain : la violence persiste malgré les changements de pouvoir

Malgré d’importants réalignements géopolitiques, le Niger demeure profondément instable. Des groupes armés liés à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et à des filiales d’Al-Qaïda continuent d’opérer dans l’ouest et le sud du pays, notamment près des frontières avec le Mali et le Nigeria.

Depuis 2020, les violences dans le Sahel central ont causé la mort de dizaines de milliers de personnes et déplacé des millions d’habitants au Niger, au Mali et au Burkina Faso. Les agences humanitaires alertent sur la convergence de déplacements forcés liés aux conflits, d’insécurité alimentaire et de chocs climatiques, formant une crise prolongée que les alliances militaires n’ont pas su résoudre.

L’attaque contre la base aérienne de Niamey, quel qu’en soit l’auteur, met en lumière la vulnérabilité persistante des institutions étatiques, y compris dans la capitale, et remet en question le discours de la junte sur le rétablissement de l’ordre.

Absence de responsabilité et risque d’escalade

Les accusations portées par la junte contre la France et d’autres pays de la région, en l’absence de toute preuve, pourraient contribuer à une militarisation accrue des relations régionales. Des inquiétudes émergent également quant à des pratiques de punition collective, d’arrestations arbitraires et de représailles, notamment si des étrangers ou des citoyens locaux sont désignés comme boucs émissaires.

En rejetant la faute sur des acteurs extérieurs, le gouvernement nigérien évite d’aborder des questions fondamentales : les raisons de la persistance de l’insécurité, la capacité opérationnelle continue des groupes extrémistes et l’efficacité réelle d’une gouvernance fortement militarisée.

La France a indéniablement joué un rôle controversé — et parfois contre-productif — au Sahel au cours de la dernière décennie. Toutefois, présenter Paris comme l’architecte principal de l’instabilité actuelle du Niger revient à simplifier à l’extrême une crise bien plus complexe, enracinée dans des défaillances de gouvernance, des luttes de pouvoir entre élites, une marginalisation régionale et l’enracinement durable de groupes armés.

Les accusations du Niger contre la France semblent ainsi relever davantage d’une redéfinition des alliances, d’une consolidation du pouvoir militaire et d’une reconfiguration du récit public que de faits étayés. Reste à savoir si cette stratégie renforcera réellement la sécurité du pays — ou si elle conduira à un isolement accru et à une spirale de violences.

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