Des agriculteurs français ont défilé jeudi au cœur de Paris, allant jusqu’à la tour Eiffel, pour exprimer leur opposition à un accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, un bloc de pays sud-américains. Ces manifestations s’inscrivent dans un climat de mécontentement plus large envers le gouvernement, notamment en raison de la gestion d’une épidémie dévastatrice touchant le bétail.
Le vote de l’Union européenne visant à ratifier l’accord a été repoussé sous l’impulsion de la France. L’accord avec le Mercosur, qui a nécessité un an de négociations finales, est en réalité le fruit de 25 années de discussions. Il permettrait à l’Europe d’exporter davantage de biens vers l’Amérique du Sud afin de se protéger des droits de douane imposés par les États-Unis et de la concurrence des produits chinois. Les agriculteurs européens redoutent toutefois que des normes agricoles et environnementales plus faibles ne mettent en péril leurs emplois.
Que contient exactement l’accord commercial UE-Mercosur ?
Il s’agirait du plus grand accord de libre-échange jamais conclu par Bruxelles en matière de réduction des droits de douane, sous réserve de ratification par toutes les parties concernées, entre les blocs européen et sud-américain. Les négociations, entamées en 1999, ont été longues et difficiles en raison d’intérêts divergents : les agriculteurs européens craignaient l’arrivée de produits bon marché, tandis que les écologistes dénonçaient la déforestation de l’Amazonie.
L’accord vise à réduire les tarifs douaniers et à accroître les opportunités commerciales. L’UE exporterait notamment des automobiles, des machines et des vins vers les pays du Mercosur, tandis que l’Amérique du Sud bénéficierait d’un accès facilité au marché européen pour le bœuf, le sucre, le soja et le riz. Actuellement, le Mercosur impose des droits de douane pouvant atteindre 35 % sur les produits européens, tandis que l’UE applique environ 15 % de droits sur les produits agricoles sud-américains. L’accord prévoit l’élimination progressive des droits de douane selon un calendrier défini, à l’exception de certains produits agricoles majeurs.
L’Union européenne est le deuxième partenaire commercial du Mercosur, avec 57 milliards d’euros d’exportations en 2024, et son principal investisseur étranger, avec 390 milliards d’euros investis en 2023. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, doit prochainement se rendre au Brésil pour signer le pacte, qui créerait une vaste zone mondiale de libre-échange.
Pourquoi la France tente-t-elle de retarder la ratification ?
Premier producteur agricole de l’UE, la France cherche à mobiliser d’autres États membres afin de constituer une minorité de blocage. Le gouvernement français réclame de meilleures garanties pour les agriculteurs avant d’adopter l’accord. Jusqu’à 10 000 agriculteurs sont attendus à Bruxelles lors du sommet des dirigeants européens.
La Commission européenne a proposé des mesures de sauvegarde, telles que la suspension des importations en cas d’augmentation de 10 % des volumes et/ou de baisse des prix équivalente. Toutefois, ces dispositifs sont jugés « incomplets » par des pays comme la France. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a déclaré : « Le traité n’est tout simplement pas acceptable », tandis que le Premier ministre Sébastien Lecornu a demandé un report du vote, avant même la visite d’Ursula von der Leyen au Brésil le 20 décembre.
Cette tentative de report coïncide également avec des difficultés internes, notamment un vote parlementaire sur le budget et des protestations liées à l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, qui a entraîné l’abattage de bovins. L’opposition à l’accord traverse l’ensemble du spectre politique français, l’extrême droite comme l’extrême gauche accusant le gouvernement de céder aux exigences de Bruxelles.
La France a fixé trois conditions à son approbation :
- Des mécanismes de sauvegarde pour stopper les importations en cas de dumping
- Des « clauses miroir » garantissant que les produits du Mercosur respectent les règles européennes en matière de pesticides
- Un renforcement des contrôles de sécurité alimentaire
À défaut, la France pourrait tenter de bloquer totalement l’accord.
Comment la France pourrait-elle bloquer l’accord commercial ?
Une minorité de blocage nécessite au moins quatre États membres représentant 35 % de la population de l’UE. Aux côtés de la France, l’Irlande, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche ont ouvertement exprimé leur opposition. Le Danemark, qui assure actuellement la présidence de l’UE, devra décider s’il poursuit ou non le processus de vote. S’il ignore les pays opposés, l’accord pourrait échouer.
Quelles positions adoptent les autres États membres de l’UE ?
La Pologne, la Hongrie, l’Autriche et l’Irlande soutiennent la position française. Le ministre polonais de l’Agriculture, Stefan Krajewski, a déclaré : « Tout report est un très bon signal. » Les Pays-Bas ne se sont pas encore prononcés.
La Commission européenne insiste sur l’importance cruciale de la signature de l’accord sur les plans économique, diplomatique et géopolitique. Son porte-parole, Olof Gill, a affirmé :
« Du point de vue de la Commission, signer l’accord maintenant est d’une importance cruciale (…) et relève de la crédibilité de l’UE sur la scène mondiale. »
Cette position est partagée par des représentants du monde économique allemand, dont Volker Treier.
Existe-t-il des préoccupations environnementales liées à l’accord ?
De nombreux États membres de l’UE s’opposent à l’accord en raison de l’incapacité du Brésil à freiner la déforestation de l’Amazonie. Les critiques estiment que l’augmentation des exportations de bœuf pourrait accélérer la destruction des forêts. Lors du sommet du G7 à Biarritz en 2019, l’ancien président de la Commission européenne, Donald Tusk, avait averti que la ratification serait difficile « tant que le gouvernement brésilien permettra la destruction des poumons verts de la planète ».
Quels sont les principaux défis pour la ratification de l’accord Mercosur ?
L’accord commercial UE-Mercosur fait face à plusieurs défis simultanés :
- Les inquiétudes économiques des agriculteurs européens face aux importations à bas prix
- L’opposition environnementale liée à la déforestation de l’Amazonie
- La résistance politique de pays comme la France, la Pologne, la Hongrie, l’Autriche et l’Irlande
- Les crises internes en France, notamment les protestations liées aux maladies du bétail et aux réformes des retraites
La résolution de ces enjeux mettra à l’épreuve l’unité de l’Union européenne et sa crédibilité en tant qu’acteur majeur du commerce mondial.



